Giuseppe Pellizza da Volpedo, Fiumana, Fleuve en crue, 1895-1897

Fiumana est un tableau peint par Giuseppe Pellizza da Volpedo en 1895-1897. Considéré comme l'un des nombreux essais à son travail final, Il Quarto stato, Le Quart-État (1), il est directement inspiré de la situation politique de l'époque et du succès obtenu par le Parti socialiste italien, tout d'abord aux élections générales de 1895 puis à celles de 1897 (2) où fut enregistré un large consensus populaire.

La comparaison avec de précédentes illustrations aux thématiques semblables est inévitable, par exemple La Liberté guidant le peuple d'Eugène Delacroix (3). À la différence du grand artiste français, dans le tableau de Pellizza sont évitées toutes références à des actions violentes. Les comportements sûrs et tranquilles des travailleurs de Pellizza ne semblent pas animés par des passions révolutionnaires des héros romantiques, mais plutôt par une sereine et tenace décision de porter en avant leurs idées. Ce n'est pas par hasard si l'une des références les plus directes de ce tableau est La Scuola di Atene, L'École d'Athènes de Raffaello (4), d'où sont extraites mesure, harmonie, correspondances de gestes et spontanéité, ainsi que synthèse et clarté formelle.

S'agissant d'un tableau préparatoire, contrairement à Il Quarto stato, les contours des visages ne sont pas très définis et l'exécution picturale semble avoir été beaucoup plus rapide. Mais justement cette imprécision, sagement calibrée, par un dessin plus défini au centre et tour à tour plus flou sur les bords, accroît le sentiment de multitude et de mouvement.

Les visages sont pâles, d'autres vraiment transparents : Pellizza veut ainsi nous transmettre l'anonymat des travailleurs parce que considérés sans identité par la classe dirigeante. Ensemble ces travailleurs peuvent atteindre leur but et mieux se définir aussi comme individus qui avancent petit à petit dans leur lutte de classe.

La masse de personnes ressemble vraiment à un fleuve en crue, d'où le nom fiumana, qui en se reliant à la force de la nature, avance serrée vers un futur meilleur.

La couleur est appliquée essentiellement par taches et filaments et fait ressortir le contraste chromatique entre la rue, poussiéreuse et blanche dans la lumière pleine du soleil, et la masse des hommes, élaborée par les taches bleues, jaunes, vertes, tracées par des traits et des points.

De même, d'un point de vue géométrique, la composition de Pellizza offre une claire valence symbolique. La pyramide avec le sommet en avant répond à l'idée d'une société fondée sur une large base (dont les limites se perdent au-delà du bord du cadre) et par un sommet composé de quelques personnages qui représentent le groupe « élu » des travailleurs.

Sur le fond, jusqu'au ciel opprimant, à peine éclairé sur l'horizon turquoise, un clair renvoi symbolique à un passé « obscur » qu'on veut laisser derrière soi pour avancer vers la lumière paraît en net contraste avec le soleil aveuglant du premier plan.

Le tableau est resté inachevé.

Texte de E. Pasqualone, traduit de l'italien par Patricia Tutoy, le 12 août 2013. Le texte original est ici.

  1. Giuseppe Pellizza da Volpedo, Il Quarto stato, 1901, huile sur toile.

  2. Le royaume d'Italie est le nom de l'État italien de 1861 à 1946. Il deviendra une République en 1946.

  3. Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple, 1830, huile sur toile.

  4. Raffaello, La Scuola di Atene, circa 1509-1511, fresque.

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