Le dimanche, un poème et une image.

 

Un poème d'Immanuel Mifsud et une photographie de Patricia Tutoy.

 

 

Poème de la vieille tsigane.

 

Mon fils, donne-moi ta main et regarde-moi dans les yeux

Je vais lire les années où tu n'as pas encore erré

Je verrai la terre où tu cherches en solitaire

La mer qui s'est ouverte pour que tu viennes jusqu'à moi

Et les flots jetés à ta poursuite.

 

Vois, tes yeux passent d'une couleur à l'autre

De la couleur des feuilles vertes à celle de la terre,

Tes yeux semblent ne pouvoir se décider,

Ils se fondent dans la tempête

Ils sont emportés par le torrent.

Tu n'as pas de pays, mon fils, parce que le tien t'a rejeté

Ou peut-être l'as-tu quitté parce que tu ne l'aimais plus,

Ta mère, ce n'est pas les rochers durs comme le silex,

Ce n'est pas la terre

Ou les rochers faits de sang battus par les vents

Ce n'est pas la terre au sens où tu l'as toujours cru.

Ta mère, c'est la brise marine qui se lève sur les flots,

La poussière qui vole sur les routes et les champs,

La vague qui ne t'a enfanté que pour te rejeter

Ta mère, c'est un oiseau fou qui ne sait pas où il va

Ta mère, c'est la vie qui bat dans tes artères.

 

Va, mon fils, suis le chemin que tes yeux te montrent.

Pars chercher la terre que tu ne trouveras pas.

Parcours les rivages qui s'étendent sur les eaux.

 

Tu continueras à porter ta peine, à être blessé par l'amour

Beaucoup te feront l'amour, personne ne t'aimera ;

Tu voudras trouver le repos dans des lits vastes et propres

Tu ne le trouveras pas et tu ne pourras pas fermer les yeux

Tu pleureras les pas que feront tes jambes

Tes jambes qui marcheront sans savoir où elles vont.

 

Va, mon fils, où le vent te mène,

Va, cherche la femme la plus belle qui ait jamais vécu

Va, nourris-toi des fleurs et étanche ta soif avec l'eau

Des grandes vallées des terres lointaines.

 

Car tu n'es rien d'autre qu'une rafale de vent affligée

Et maintenant il ne te reste qu'à ouvrir grand les bras,

À ouvrir les yeux, à respirer un grand coup

Et... à prendre ton vol.

 

Immanuel Mifsud (né à Paola, Malte, en 1967), Poème de la vieille tsigane in le recueil Il-Ktieb tar-Rih u l-Fjuri, Le Livre du vent et des fleurs, 2001.


 

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Paris, lac Daumesnil, Amas de feuilles le long d'une rive, le 14 novembre 2010.

 

 

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