Le dimanche, un poème et une image.

 

Un poème de Nazîh Abou Afach (pas d'image aujourd'hui).

 

 

Ô temps étroit... Ô vaste terre.

 

Ruines et clôtures

mouchoirs et civières : tel est mon coeur

Mulets accablés, arbres dénudés

enfants usés, fleurs étiolées

amas de crânes, livres, plumes d'oiseaux : tel est mon coeur

Bombe

mur sombre et voie barrée

noces comptées en mois et funérailles en jours

« Embrasse-moi, que je t'abatte »

« Je te donne mon coeur, tu m'offres le gibet »

sirènes d'alarme et cercueils

vieux fers et tintements factices

épitaphes pâlies et carnages d'exportation : tel est mon coeur

Amis et cannibales

rues et stèles du souvenir

heures infinies... de six à deux et demie

heures infinies... de neuf à demain ou après-demain

de demain aux années à venir

heures qui s'étirent, débordant les besoins du coeur

vastes étendues, débordant les besoins des pas

balles de fusil et poignards, débordant les besoins des morts

volatiles décrépits et cages d'excellente facture

modulation de fréquence

dix lys flétris et cinq oiseaux muets

chat noir bourré de poussière, paille et ressorts détraqués

coupe-ongles

avis postaux ignorés

voyageurs et assassins, compliments bons à tirer

avertissements en recommandé ; « Veuillez excuser notre refus »

dernière heure du dernier jour du neuvième mois : tel est mon coeur

Seigneurs de jadis et seigneurs de ce jour

montagnes pelées et coeurs rongés par l'acide

langages et sourires rongés par l'acide : tel est mon coeur

 

*

 

Et vous... que faites-vous de nous ?

Vous...

Tant de tristesses calculées, de mornes sourires !

Et nous... que faisons-nous ? Possédons-nous ?

Nous regorgeons de temps pour tirer sur les papillons, les nuages et les idées neuves

regorgeons d'espace pour les bastilles, les cercueils et les cimetières d'enfants

détenons grands sanglots et très intimes secrets

titres de livres mauvais parlant d'amour, élevage de poulets et fleurs interdites

Mais vous... que faites-vous de nous ?

Et nous... que possédons-nous ?

À vous les belles mallettes pour contrats de vente, ordres de tuer et permis d'inhumer

À nous les poches pour réchauffer nos doigts et sauver les poèmes de contrebande

À vous la terre

À nous les cartes et les mappemondes en relief

À nous les rêves inouïs et le petit lopin suffisant pour rassurer nos enfants : « Les morts prennent leur lait et s'en vont dormir »

Ce que nous faisons, très exactement : prenons notre lot de coups de fouets, épidémies,

attaques aériennes de visages moroses, cachots... et nous en allons au cimetière

Nous, les humains,

nos temps sont noirs, nos coeurs très blancs

Nous, les humains

nos horizons sont vastes, nos logis très étroits

Nous, les humains,

la mort est diligente, notre vie très coûteuse

Pour nous, rien de plus

 

*

 

Notre porte s'ouvre sur la rue :

si aisément viendraient les sangliers, pour dérober mes os, la nuit !

Basses sont nos fenêtres :

sans peine entreraient les vigiles, pour écouter le murmure du sang dans mes veines !

De verre, notre façade :

si promptement les corbeaux épieraient-ils les sanglots de mon âme !

Au fond, une mince paroi et aucun passage secret

peu de chambres et point de vue sur le fleuve

point de sortie à l'arrière :

si aisément s'introduiraient les voleurs, pour s'emparer de mon corps !

Corps si lourd... et je ne sais imiter les oiseaux

âme accablée... et je ne trouve le sommeil

coeur gorge de temps... et je ne puis oublier

Eux, ils emplissent la terre... moi, je suis voué à sa pesanteur

Eux, ils emplissent la terre...

moi, je ne suis ni aérien ni transparent

Ah... si aisément mourrais-je... si durement !

Homme infortuné... pourquoi ce corps ?

 

*

 

Egaré dans le jour

égaré dans la nuit

cristal brisé, fumée évanescente

fleur dans le coeur et balle de plomb pour fin

 

    L'amour ni la musique

    le baiser ni l'oiseau

    le ciel ni les cantiques

    ne donnent à la vie bonheur, au rêve douceur

 

Démarche chancelante et corps fluet

coeur blanc et doigts sans force...

Le temps demeure étroit

et la pierre ne prend saveur

 

Les arbres inspirent l'automne,

les enfants le massacre,

les passereaux le plomb,

les galettes de pain la famine :

égaré dans la nuit

    égaré dans le jour

fleur dans le coeur

    et balle de plomb pour fin

Ô

  petit

        enfant

                endormi

                          dans

                                un coin

 

*

 

Que faire des heures...

Que faire des lieux...

si nous ne pouvons rire

ne pouvons aimer...

 

Sans foyer ni jardin

mur ni arbre...

Et nous ne sommes point papillons

n'avons griffes à nos doigts

Venons de la terre, mais ne la foulons pas

Toi et moi...

toi et moi

rivières s'écoulant dans un nuage

toi et moi...

Nous avons les sources, mais point de ravines

toi et moi...

lièvre craintif et sarcelle immolée

 

Que faire des heures

que faire des lieux

Ô temps étroit

ô vaste terre !

 

*

 

Ni assassin

ni saint,

tu ne peux vivre

ne peux mourir

 

Au commencement Dieu créa l'homme :

    le cou pour les virevoltes du regard

    la bouche pour le baiser

    le coeur pour le battement

    les ongles pour les papouilles

    les dents pour le sourire

    les bras pour l'étreinte

       et le corps pour l'amour

    les yeux pour la fleur

    et la feuille de papier

       pour l'écriture

À la fin Dieu créa l'homme :

    le cou pour la lame

    le coeur pour la balle de fusil

    les bras pour la hache

    le corps pour la bombe

    les dents pour le marteau

    les ongles pour les pinces

    les yeux pour les clous

    et la feuille de papier

       pour le feu

 

Ô homme surprenant... pourquoi ce corps ?

 

*

 

Ni assassin

ni saint,

tu ne peux vivre

ne peux mourir

Fleur dans le coeur et balle de plomb pour fin

Ô

  grand

         enfant

                 endormi

                            dans

                                  un coin

 

 Nazîh Abou Afach (Syrie, Marmarita, 1946), Ô temps étroit... Ô vaste terrein le recueil Ô temps étroit... Ô vaste terre, éditions Alidades, collection Création, traduction française, 2002.

 

 

Je dédie ce poème aux peuples de Libye, d'Algérie, de Bahreïn et du Yémen actuellement en lutte : à ceux qui résistent pour la liberté et à ceux morts ces derniers jours sous les balles de la police et de l'armée. Pour que cesse l'oppression des peuples du monde par une bande de voyous rapaces, y compris en France. Patricia, le 19 février 2011.


Contestation-dans-le-monde-arabe.jpg

Source (19/02/2011). La contestation dans le monde arabe serait un titre plus juste que celui proposé sur l'image.


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