Lune rouge.

Perçant les murs du village,

La tombe égorgée s'envole.
Les chauves-souris du soir affluent
Et les lanternes s'éteignent.
Perçant l'air du village, les araignées tombent
Et en récitant leurs oraisons funèbres légendaires,
Les criquets grincent terriblement...
Ravagent... les astres des ténèbres.
Les auges s'emplissent alors
De cendres, lorsque la faim expire.

Notre village est une vieille aux dents arrachées par le pain.
Sur ses seins se pavanent les hannetons, errent les charançons.
Dans ses yeux, une lanterne de ténèbres
Balancée par les saisons du limon aride.
Dans son flanc, une lame aiguisée est plantée.
Mais ni son sang ne jaillit ni sa douleur.
Sur son crâne, un tatouage brûlant altéré.
Dans ses tresses, les soleils noirs se lèvent
Et rouillent les lunes dans leurs élégies.
Notre village fouille les fissures de l'été, à la recherche d'un lézard vert,
De lait de corbeau et de blé de caméléon,
Et elle en vieillit. Puis s'éteint le sang prisonnier de sa matrice.
De ses cuisses file une progéniture aux yeux perdus.
Année après année, les enfants versent
Le sang primitif, dissolvent les chants légendaires
Dans l'oeil du soleil, puisent la boue dans le monde souterrain
des esprits et des rêves
Et se courbent année après année,
Sans goûter la moindre bouchée.

Les démons des ténèbres hantèrent le moulin du village.
Ils célébrèrent leurs noces dans son silence,
Dansèrent sur la rouille des auges.
Notre village, lui, se lamentait sous le gibet des vents et la faim
Épanouissait les fleurs des chouettes et les bûches.
Les garçons frappent aux portes
Et puisent dans la lune de la famine et les étoiles muettes
Des poèmes gris
Les garçons frappent aux portes
Et invoquent le soleil primitif
Les garçons frappent aux portes :
"Viens, par les ponts de glace,
Ô soleil des cieux enneigés,
Ô lune des épis, nous sommes juchés dans le noir,
Privés du goût de semoule, du vert des herbes
Et du goût de la levure expirant son acide voluptueux
Dans une matrice d'argile.
Nous sommes affamés, ô lune des épis... Pousse le moulin muet
Pour qu'il nous offre, ne serait-ce qu'une poignée de sa semoule,
mélangé au fenugrec.
Ô lune des épis et des mythes,
Éclate sur le pont de la famine... en tranches de pain"


A travers les murs du village,
Les branches du soleil primitif murmurent :
"Les auges éclatent en rire dans les moulins.
Sur tes seins, deux nerpruns
Rient dans le sang de l'enfer à la voix grave.
Leurs voix rient pour le soleil.
Elles ouvrent leur porte nocturne entre le sang et l'accouchement pénible."

Muhammad Afifi Matar (Égypte, Ramlat al-Anjab, Manufiya, 1935-2010).

 

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Ciel à Crépy-en-Valois, le 16 janvier 2011 à 17h14. Photographie : Patricia Tutoy.


A suivre.


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