Le dimanche, un poème et une image.


Un poème de Pier Paolo Pasolini (et pas d'image aujourd'hui).


 


En cet abandon où flamboie

Le soleil du matin – qui resplendit

Maintenant, frôlant les chantiers, sur les installations


Qu'il tiédit – des vibrations

Désespérées écorchent le silence,

Où flotte éperdument une odeur de vieux lait,


De petites places vides, d'innocence.

Depuis sept heures du matin, au moins, cette vibration

Croît avec le soleil. Pauvre présence


D'une douzaine d'ouvriers déjà âgés,

Avec leurs haillons et leurs tricots de peau brûlés

De sueur, dont les voix, rares,


Dont les luttes contre les blocs

De boue, épars, les coulées de terre,

Semblent en ce tressaillement se défaire.


Mais parmi les explosions têtues de la

Benne, qui aveuglément broie,

Aveuglément triture, aveuglément empoigne,


Sans but, à ce qu'il semble,

Un hurlement, humain, naît soudain,

Puis, périodiquement, se répète,


Fou de tant de douleur que très vite il semble

N'avoir plus rien d'humain, et redevient

Morte stridence. Puis, doucement,


Il renaît, en cette clarté brutale,

Parmi les immeubles éblouis, à nouveau pareil,

Un hurlement que seul un mourant


Peut proférer, en son instant suprême,

Sous ce soleil dont l'éclat blesse encore,

Mais qu'adoucit déjà l'haleine de la mer...


Qui hurle ainsi ? C'est, déchirée

Par des mois, des années de peine

Matinale – accompagnée


Par la cohue muette de ses ciseaux,

La vieille excavatrice : mais c'est aussi le frais

Terreau bouleversé, ou, dans l'étroite enceinte


D'un horizon de notre siècle,

Le quartier tout entier... C'est la ville,

Enfouie dans une lueur de fête,


– C'est le monde. Ce qui pleure, c'est ce qui prend

Fin, et qui recommence. Ce qui était

Champ d'herbe, espace ouvert, et qui devient

 

Une cour, blanche comme cire,

Murée dans une dignité faite de rancoeur ;

Ce qui avait l'air d'une vieille foire

 

De crépissages frais, tortueux, au soleil,

Et devient un nouvel îlot, tout fourmillant,

Dans un ordre qui n'est que douleur étouffée.

 

Ce qui pleure, c'est ce qui change, même si

C'est pour être meilleur. La lumière

Du futur ne saurait cesser un seul instant

 

De nous blesser : elle est là, qui nous brûle,

En chacun de nos actes quotidiens,

Angoisse, même en cette confiance

 

Qui nous donne la vie, dans l'élan gobettien*

Vers ces ouvriers, qui, muets, arborent,

En ce quartier, sur l'autre front humain,

 

Leur rouge chiffon d'espérance.


1956.

Pier Paolo Pasolini (Bologne, 1922 – Rome, 1975), sixième et dernier fragment de Il pianto della scavatrice (Le ceneri di Gramsci), Les pleurs de l'excavatrice (Les cendres de Gramsci).

* gobettien : de Pietro Gobetti (1901-1926), fondateur de La Rivoluzione liberale (1922-1925) et de Il Baretti (1924-1928). Antifasciste, il fut l'éditeur d'Eugenio Montale et mourut en exil à Paris.


(Ce poème est sans titre. J'ai pris la liberté de lui en attribuer un pour intituler cet article).


J'offre ce poème à mes concitoyens et ex-salariés de l'usine Sodimatex à Crépy-en-Valois et à tous les ouvriers de France subissant la malhonnêté de leurs patrons et du gouvernement français qui distribue des fonds publics (l'argent des contribuables !) à tire-larigot.


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