Chère Zohra,

 

Tu nous as rendu la vie quotidienne facile et légère pendant ces années marocaines. Tu arrivais le matin quand nous étions déjà sur le pas de la porte, chacun prêt à rejoindre son lieu de travail. Pour te soulager, nous avions nettoyé les restes du petit déjeuner, rangé la cuisine, empilé le linge à laver, celui à repasser, ordonné nos chambres, fait nos lits. La maison était immense, sur deux étages, avec une terrasse surplombant le quartier du boulevard d'Anfa. Nous savions que tu astiquerais du sol au plafond. Malgré nos conseils de ne faire que le nécessaire du jour, tu persistais à tout nettoyer cinq jours sur cinq. Tu voulais aussi venir les samedis et les dimanches. Nous refusions. Travailler deux jours de plus n'augmenterait pas le misérable salaire que nous te versions. Tu insistais. Devant nos visages déterminés à ne pas te faire travailler le week-end, tu capitulais. Je voulais augmenter ton salaire, mes colocataires refusaient, non par pingrerie mais au nom de l'équilibre des salaires versés à toutes celles qui, comme toi, assuraient l'entretien d'une maison. Le coût mensuel d'une femme de ménage était de deux-cent-cinquante dirhams. Nous ne pouvions pas augmenter tes revenus sous peine d'émeutes ménagères dans la ville, et peut-être même sur l'ensemble du territoire marocain. Je passais beaucoup de temps avec toi. Contrairement à mes compagnons, je rentrais déjeuner chaque jour, l'occasion de partager le repas et m'assurer ainsi que tu avais le ventre plein. Tu étais maigre, musclée, fripée par soixante-quinze années d'une vie de labeurs, de sueurs, de pleurs et de malheurs en tous genres dans ce Maroc des pauvres des années Hassan II. Tu étais veuve. Seule tu assurais les vivres de tes sept enfants. Les aînés ne trouvaient pas de travail ou ne voulaient pas travailler, tentais-tu d'expliquer. Les plus jeunes restaient au logis sous la surveillance d'une aînée. Aucun de tes enfants n'était scolarisé. Quand l'un d'entre eux était malade, tu faisais appel à la voisine aux herbes. Tu n'as jamais vu un médecin, même pas pour la naissance de ta progéniture. Tu étais solide comme un roc, fermée à double tour comme une porte de prison. Tu parlais très peu le français, je ne savais dire que trois mots dans ta langue : salamalikoum, bonjour ; labass? Ça va ? ; choukrane, merci. Nous nous exprimions avec les mains et grâce à ce moyen de communication très limité tu éclatais d'un rire franc et massif quand je ne comprenais pas ton message. Nous avons ri souvent, surtout quand nous allions au souk pour les viandes, les fruits et les légumes. Avant de quitter la maison, je te donnais l'argent pour les courses. C'était toi qui négocierais, et moi qui porterais les paniers où s'entasseraient les biens de tes négociations. Tu appréciais cette situation inversée, moi aussi. A Paris, je faisais moi-même les courses au marché d'Aligre et j'entretenais l'appartement, du sol au plafond. Toi l'argent en poche, moi avec deux paniers dans chaque main, nous allions sur le boulevard d'Anfa, hélions un taxi et cela te faisait sourire. Tu aimais bien monter dans une voiture et te laisser transporter. Le souk était à moins d'un kilomètre de la maison. Pour le retour, avec les paniers pleins, le taxi s'imposait davantage.

Zohra, tu ignores à quel point tu ouatais mes journées casablancaises et colorais tous les moments passés en ta compagnie. Tu faisais de l'ombre au soleil quand tu étais là, près de nous, tous expatriés pour le boulot. Te souviens-tu de ce jour de février 1995 où tu m'as proposé de cuisiner un couscous à ta façon ? J'étais emballée. Mes colocataires ne le seraient pas. Ils voulaient des pâtes, quelles que soient la forme et la sauce, rien que des pâtes. Toi et moi avons fait les courses ce vendredi-là tôt le matin. Tu as acheté viandes et légumes pour la dizaine de personnes que nous étions dans la maison. Je t'ai fait acheter autant de viandes et de légumes pour tes enfants et toi. Nous avons passé la journée à préparer les deux couscous, puis nous avons dressé le couvert. J'ai couru boulevard d'Anfa pour trouver un taxi. Nous avions une heure, avant l'arrivée des colocataires, pour nous rendre chez toi à seule fin d'apporter le couscous à tes enfants. Tu habitais dans la périphérie de la ville, c'était la première fois que je t'accompagnais. Le taxi s'est arrêté devant un mur blanc élevé avec une entrée sans portail. Nous sommes descendues de la voiture. Tu m'as priée d'attendre là. Tu es allée chercher tes aînés pour porter les cocottes et autres gamelles odorantes. Je ne comprenais pas pourquoi je ne pouvais pas aller jusqu'à ton logis. Il était dix-huit heures, la nuit venait de tomber et je ne distinguais rien au-delà de l'entrée. Tu m'as présenté tes quatre enfants : Mohammed, Adil, Ouadi, les garçons, et Zineb, la fille. Puis nous sommes reparties à la maison. Tu étais anxieuse, Zohra. Tu pensais que les Italiens râleraient de ne pas manger la pasta. Je te rassurais. C'était le premier couscous que la tribu avalerait. Elle détesterait à jamais ou nous enchaînerait dans la cuisine chaque vendredi.

Ils sont tous arrivés en même temps, ont lavé leurs mains et se sont installés autour de la table, affamés comme tous les soirs. Ils n'ont même pas remarqué la nappe à fleurs. Ils ont bien senti des parfums de viandes et de légumes provenant de la cuisine. Ils ont commenté imaginant une délicieuse sauce pour accompagner les linguine. Nous leur avons interdit l'accès à la cuisine. Nous étions les deux seules femmes du groupe ; ils ont obtempéré sans rechigner. Toi et moi en avons profité pour négocier le nettoyage de la vaisselle après le repas, arguant notre dévouement pour la préparation du dîner exceptionnel qui allait être servi. Ils ont accepté sans discuter.

Quand tu as déposé le premier plat sur la table, ils ont tous fait la gueule. Nous avons insisté l'une et l'autre, toi en arabe, moi en italien, pour qu'ils goûtent. Ils ont obtempéré en rechignant. Je t'ai invitée à t'asseoir à notre table, tu as refusé prétextant que ta place était à la cuisine avec les casseroles. J'ai apporté toutes les casseroles dans la salle à manger. Tu as dîné avec nous. Quand nous avons levé les yeux de nos assiettes, le plat était vide. Il ne restait même pas un grain de semoule. Tu as apporté le second plat. C'est à cette occasion que j'ai immortalisé l'instant avec la bouteille de Sidi Ali au premier plan et Giuliano, en arrière-plan, ravi de prolonger, comme nous tous, la dégustation de ton couscous.

Je t'ai accompagnée en voiture jusqu'à l'entrée sans portail du lieu où tu vivais. Tu m'as claqué deux bises sur les joues et tu m'as dit : « ciao bella ».

Le lendemain matin, je passais en vélo devant l'entrée sans portail et le mur blanc, élevé, qui m'avait tant impressionnée la première fois. Tu habitais là, Zohra, avec tes sept enfants. Ce « là » était un bidonville.

 

Où es-tu, chère Zohra, toi que je n'ai pas vue depuis dix ans ? Auprès de ton époux ?

 

Ciao bella. Per sempre.

 

Patricia

Crépy-en-Valois, le 25 novembre 2010.

 

Zohra_fevrier-1995-001.jpg

Casablanca, Zohra, février 1995. Photographie argentique numérisée : Patricia Tutoy.

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