Cher Jackson,

 

Tu patientas longtemps, de la fin du jour jusqu'au bout de la nuit. Tu ne quittas pas ton automobile, ton bien le plus précieux, celui qui t'assurait la survie. Tu restas au volant, tu dormis sur la banquette arrière pour quelques heures, ou bien tu t'adossas à une portière le temps de la conversation avec quelques-uns de tes concitoyens qui passaient là ou qui exerçaient le même métier que toi. Tu nous racontas cette attente parce que nous voulûmes savoir. Si nous n'avions posé aucune question, tu n'aurais rien dit. Pour toi, ce qui avait eu lieu en dehors de nous n'avait aucun intérêt, disais-tu à l'envi.

Tu patientas longtemps tandis que notre impatience se manifestait sur les sièges d'un avion d'une compagnie allemande. Le voyage jusqu'à toi fut interminable : Paris-Francfort puis Francfort-Harare via Johannesburg. Vingt-quatre heures de trajet au lieu des seize initialement annoncées. Des heures à contempler le tarmac de l'aéroport de Johannesburg, les hôtesses et les stewarts allant et venant avec des chariots chargés de victuailles et d'alcools. Désespérément ils tentèrent de nous calmer en nous gavant à grand renfort de cacahuètes, chips et autres plateaux-repas immondes. Mais nous ne nous calmions pas. Aucun de nous trois. Nous n'avions qu'une envie : te rencontrer, fouler le sol de ton coin de Terre, le visiter en ta compagnie et, accessoirement, accomplir notre mission auprès du ZIM, le Zimbabwe Institute of Management à Harare.

À t'écrire aujourd'hui ressurgit un douloureux souvenir : les événements de la Goutte d'Or à Paris. Une semaine avant ce voyage qui m'emporterait vers toi, mes amis et moi étions allés soutenir des personnes sans papiers qui se réfugièrent un temps dans l'église Saint-Bernard et en furent délogées manu militari après enfoncement des portes à coups de hache par les C.R.S. d'une République française déjà très en loques en cette année 1996 et dont la devise Liberté, égalité, fraternité était réduite en cendres. Lorsque le cortège de la manifestation arriva à la Goutte d'Or, il fut accueilli par des hordes déchaînées et abruties de C.R.S. consommant sans modération des bombes de gaz lacrymogène. Une orgie ! Un épais rideau de fumée enveloppa rapidement les manifestants. On n'y voyait pas à cinquante centimètres. Des habitants du quartier, aux fenêtres des immeubles, furent contraints de s'enfermer dans les appartements. Dans la rue, ce fut le bordel : des gens couraient dans tous les sens, criaient, hurlaient, pleuraient, crachaient, scandaient des slogans à l'encontre des C.R.S., portaient secours à d'autres qui respiraient difficilement allongés sur l'asphalte, manquant se faire piétiner, cherchaient leurs gosses égarés dans la foule. La violence de la répression des forces du désordre fut incomprise par l'ensemble des manifestants qui défilait pacifiquement.

 

Cher Jackson, je ne sais pas pourquoi je te relate cet événement avec lequel tu n'as rien à voir. Peut-être parce qu'il aurait pu m'empêcher de te connaître. Comme mes concitoyens, lors de la manifestation, j'inhalai une très forte dose de gaz lacrymogène qui provoqua des dégâts pulmonaires heureusement réversibles. Le médecin refusa le voyage. Il eut bien tort. Car, une fois passée la porte de l'avion et mes deux pieds bien plantés sur le tarmac de l'aéroport de Harare, cessèrent les violentes quintes de toux. Je te raconte cela comme un témoignage d'une France dégradée, encore plus dégradée depuis 2007. Dans le même temps, en rédigeant ces lignes, je sais que la vie quotidienne au Zimbabwe est le paradis pour certains, peu nombreux mais très nantis, tandis que ton peuple, affamé par un Mugabe narcissique et despotique, tente vainement de survivre dans un pays ravagé par le sida où « un adulte sur cinq est séropositif, un enfant sur quatre est orphelin, l'inflation dépasse 1 200 pour cent, la scolarisation est en recul, la malnutrition augmente rapidement et l'espérance de vie s'effondre » (1).

 

Tu accompagnas ce séjour zimbabwéen le plus discrètement possible. Quand je quittais l'hôtel pour me promener dans la ville, tu me suivais avec ton taxi. Même avec un chapeau de paille et des lunettes de soleil, quiconque savait que je n'étais pas une autochtone. Tu intervenais quand on m'importunait. À dire vrai, on m'importuna une fois quand je sortis de la banque où j'avais retiré des dollars zimbabwéens (2). Tu arrivas de nulle part et réglas la situation rapidement, en me poussant à l'arrière de ton taxi, direction l'hôtel. Tu me recommandas de ne plus aller et venir comme je le fais en France. Tu me déconseillas d'aller dans le quartier du palais présidentiel et des différents ministères et de photographier des gens, des bâtiments, des rues, des arbres, même des fleurs. « Tu risques la tôle », insistais-tu dans un anglais approximatif quoique plus élaboré que le mien.

 

Tu nous emmenas, mes collègues et moi, visiter quelques réserves d'animaux : lions, crocodiles, tortues géantes furent les seules bestioles aperçues. Nous allâmes dans un village à plusieurs dizaines de kilomètres de Harare, dont j'ai oublié le nom. Nous y rencontrâmes un artiste local, sculpteur renommé jusqu'à New York et Zurich, dont j'ai également oublié le nom (ça tombe bien, je n'ai pas envie de lui faire de pub !). Ce jour-là, tu me proposas de rester dans la voiture. Seuls mes deux collègues masculins visiteraient la maison et l'atelier de l'artiste. Je m'opposai farouchement à cette décision : en plein cagnard, dans un taxi, avec une température extérieure d'au moins 50 degrés, c'était le dessèchement annoncé. J'accompagnai les collègues. Nous longeâmes la maison avant d'accéder à la porte d'entrée. Je compris pourquoi tu me déconseillas la visite. Cinq pièces aux fenêtres ouvertes offraient un spectacle difficilement soutenable : une femme et quatre enfants au moins par pièce. Le harem de l'artiste ! Quand nous franchîmes l'entrée et nous retrouvâmes devant le « maître » de maison, je compris vraiment ton opposition. Les yeux exorbités par l'alcool ou une quelconque drogue, l'artiste ne s'intéressa qu'à la femme. Résultat : mes collègues espagnol et italien me prièrent de repartir vers ton taxi et d'y grimper, sans en bouger, jusqu'à leur retour. Quatre heures plus tard et plusieurs litres d'eau bus pour éviter la momification (!), nous repartîmes vers la capitale, ton taxi empruntant les seules voies de communication à disposition : des chemins de terre où la poussière enveloppait quiconque se baladait là. Sur l'un de ces chemins, nous aperçûmes un bus renversé dans un bas-côté : des enfants, des femmes, des hommes tentaient de s'en extraire. Plus de peur que de mal. Tu arrêtas ton taxi à proximité pour aider les accidentés. Dans le lointain, un épais nuage de poussière se formait. Tu nous intimas l'ordre de rester dans le véhicule. Des camions sans bâches et remplis de militaires armés jusqu'aux dents arrivaient, précédant toute une ribambelle de voitures puissantes et rutilantes ; en tête du cortège, nous dis-tu, Robert Mugabe, le « président » du Zimbabwe, suivi d'une partie de son staff ministériel. Regarder ses genoux, ne pas photographier, furent les conseils que tu nous prodiguas avec beaucoup d'émotion dans la voix. Nous nous exécutâmes. Aucun de nous n'avait envie de finir dans une geôle pourrie. Les accidentés du bus étaient tous allongés, face contre terre. Un coup de mitraillette est si vite parti.

 

Cher Jackson, quinze années ont passé depuis notre rencontre. J'espère que tu parcours toujours les rues de Harare et alentours à bord de ton taxi dont tu étais, à l'époque, si fier.

 

Face aux révolutions qui secouent le monde arabe depuis l'hiver 2010, je rêve pour toutes les Afriques d'autant de révolutions que de pays sous l'emprise de despotes divers mais pas vraiment variés, plutôt avariés et corrompus !

 

Are you fine Jackson ? If you are fine, I'm fine (3).

 

See you, my friend.

 

Patricia Tutoy

Crépy-en-Valois, 26 avril-14 septembre 2011.

 

Notes :

(1) Source UNICEF.
(2) En 2009, après une forte inflation, le dollar américain remplace le dollar zimbabwéen.

(3) Vas-tu bien Jackson ? Si tu vas bien, je vais bien. Formule de politesse répétée à l'infini lors d'une rencontre avec un-e Zimbabwéen-ne.


 

Jackson_1996.jpg

Harare, Jackson, septembre 1996. Photographie argentique numérisée : Patricia Tutoy.


 

Lire la  Lettre à Zohra.

Retour à l'accueil