Le dimanche, un poème et une image (voire plusieurs).

 

Un poème d'Eugenio Montale et deux peintures d'Adelaide Giannini.

 

 

Les mots.

 

Les mots

s'ils se réveillent

refusent leur demeure

la plus propice, vélin

de Fabriano1, encre

de Chine, sous-main

de cuir ou de velours

qui les garde au secret ;

 

les mots

quand ils s'éveillent

s'étalent au dos

des factures, dans les marges

des billets de loto,

sur les faire-part

de deuil ou de mariages ;

 

les mots

ne demandent rien d'autre

que l'imbroglio2 des touches

sur l'Olivetti portative,

que l'ombre des goussets

de gilet, que le fond

de la corbeille à papier, réduits

en boulettes ;

 

les mots sont bien malheureux

de prendre la porte3

comme des filles4 et d'être reçus

avec fougueux bravos

et déshonneurs ;

 

les mots

préfèrent le sommeil

dans la bouteille5, au sort dérisoire

d'être lus, vendus,

momifiés, mis à hiberner ;

 

les mots

sont à tous et vainement

se cachent dans les dictionnaires

car il y a toujours un cuistre

qui déterre les truffes6 les plus puantes, les plus rares ;

 

les mots

après une attente éternelle

renoncent à l'espoir

d'être prononcés

une fois pour toutes

puis de mourir

avec leur maître.

 

1968.

 

Eugenio Montale (Gênes, 1896 – Milan, 1981), Les mots, Le parole in Satura. Patrice Dyerval Angelini est l'auteur de la traduction et des notes de ce poème.

 

 

1Papeteries célèbres à Ancône dans les Marches.

2Imbroglio : signification en tous sens possibles.

3Prendre la porte : Montale joue sur le double sens de  buttate fuori (mots exprimés, émis et mis à la porte) ; de plus, il buttafuori est le régisseur au théâtre.

4Des filles : terme noble.

5La bouteille à la mer.

6Selon Eugenio Montale, les truffes dégagent souvent une odeur nauséabonde.

 

 

Adelaide-Giannini_Sul-balcone--1938.jpg

Adelaide Giannini, Sul Balcone, 1938.

 

Adelaide-Giannini_1936.jpg

Au verso du précédent tableau, celui-ci, Ritratto, daté de 1936.

 

Diplômée de l'Académie des Beaux-Arts de Lucca (Lucques) et dirigée par Alceste Campriani, Adelaide Giannini (Lucca, 1898 - ?) expérimente également la technique de l'eau-forte apprise auprès de Celestino Celestini à Florence et s'y consacre avec succès. Sont remarquables aussi les résultats obtenus dans la plastique céramique et dans la peinture de paysages, de compositions d'illustrations esquissées avec rapidité et assurance et, surtout, de portraits. Pendant la restauration de la peinture Sul balcone (1938), est apparu un beau portrait de femme que la peintre avait réalisé deux ans auparavant (1936) et successivement couvert d'une détrempe blanchâtre. Source du texte, traduit de l'italien par Patricia Tutoy, le 26 juin 2010.

 

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