Le dimanche, un poème et une image.



Un poème de Thierry Cabot et une peinture de Nicola Pucci.

 

 

 

Le monde du travail.

 

Marécage malsain aux lumières avares,
Étang glauque et fangeux hérissé de barbares,
Les chagrins qu'ont subis tes pâles naufragés
Exhalent le sang lourd des espoirs saccagés.

Après que la perfide école eut, sotte femme,
Abêti nos cerveaux sous une règle infâme,
Quand les fades leçons et les vils examens
Eurent même gâté le meilleur des humains,
Voilà que dans ta jungle, à peine entrés en lice,
Déjà nous attendait un non moins grand supplice
Car, distillant bientôt cent amères liqueurs,
Tu saurais longuement désespérer nos coeurs...
C'était un lieu taillé pour l'envie et la guerre ;
Le mensonge y pointait une langue vulgaire
Si bien que chaque mot affilé tour à tour,
Faisait mal comme font les serres d'un vautour.
On voyait la raison, changée en hydre énorme,
Brandir de tous côtés la hache de la norme
Puis, du matin aveugle au soir exténué,
Aiguiser contre nous son verbe infatué.
A l'usine, au bureau, le long des mornes salles,
Le soupçon et la peur mêlaient leurs lèvres sales
Tandis que, maléfique, errait de coin en coin
La compétition au nez rude et chafouin.
Ni bontés ! ni ciel bleu ! partout des places fortes !
Les justes bafoués se cognaient l'âme aux portes
Et le monde sensible, à toute heure banni,
Gémissait quelquefois dans un regard jauni.
Comme il n'estimait pas notre vie assez chère,
Toujours le dieu Mammon bavait de surenchère
Mais, sous le gant rigide ou l'aiguillon vénal,
Il ne subsistait rien qui fût original.
Et la joie elle-même ayant fait antichambre,
Nos fronts suaient d'ennui de janvier à décembre,
Nos fronts bas et vaincus où les regrets d'un jour
Parfois, glissaient pareils à de longs cris d'amour...

Oh ! beaux coeurs balayés avec un soin coupable,
Ne valons-nous pas plus qu'une ligne comptable,
Pas plus qu'un vague nombre infime et désolant
Inscrit on ne sait où sur un ancien bilan ?


Thierry Cabot (né à Toulouse en 1958), Le monde du travail in
La blessure des mots, première édition.

 

Lire des poèmes de Thierry Cabot sur son blog.

 

 

Nicola Pucci La salita,1995

Nicola Pucci, La salita,La montée, 1995.


 

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