La métairie. Celle qui les éloignerait de la misère, de la faim et du chaos. Les trois frères aînés, Giovanni dit Nino, Ilario et Giorgio accompagnèrent le père pour la première visite et les négociations avec le propriétaire terrien. Une fois l'affaire conclue, ils s'en revinrent chez eux apporter la bonne nouvelle au reste de la famille et préparer le déplacement de tous vers cette nouvelle vie.

Les soeurs aînées aidèrent la mère à préparer les bagages : un par personne. Elles organisèrent aussi les paniers de nourriture et d'eau essentiellement. Pour l'ersatz de café ou de thé, on s'arrangerait lors des multiples étapes.

Ceux qui étaient en âge de comprendre étaient tout excités par le voyage et la nouvelle installation. Les autres, plus jeunes, comprenaient que quelque chose était en train de changer, qu'ils allaient quitter un lieu pour un autre, qu'ils ne verraient plus leurs cousins et leurs petits camarades d'école et de voisinage. Tous savaient qu'ils allaient vers leur avenir et que là-bas ne serait jamais pire qu'ici.

Ils montèrent à bord d'un premier train, un matin de 1950. Puis d'un second. Le troisième les déposa abrutis de fatigue et le coeur joyeux sur un quai de gare, quelque part dans un endroit où la température était sensiblement la même que celui qu'ils avaient quitté quatre jours plus tôt. Etait-il possible de retrouver la même clémence des cieux sur ce nouveau coin de Terre ?

Les plus grands portèrent les bagages des plus petits. Le père et la mère marchaient en tête, suivis des trois frères et des trois soeurs aînés. Santa et Natalina, les deux petites dernières, tenaient bien serrées entre leurs mains celles de Riccardo et Angelo, les deux petits derniers. Ces deux-là regardaient à droite, à gauche, les yeux ronds et la bouche ouverte. L'avant-dernier des enfants, Riccardo, leva les yeux vers ses deux soeurs et demanda :
« Dove siamo ? »(1). En choeur, elles répondirent : « In Francia »(2).

Sur un signe du père, le convoi familial stoppa sa marche. Piero attira Teresa son épouse près de lui. Ils restèrent debout tandis qu'ils invitaient leurs enfants à s'asseoir en demi-cercle sur l'herbe du champ, en face de la petite gare de Valence d'Agen. Longtemps ils se souviendront de ce moment. Souvent ils le raconteront à leur descendance.

Les frères aînés écoutèrent tout aussi attentivement que le reste de la marmaille. Amabile, Linda et Lucia, les soeurs aînées, écarquillaient les yeux à chaque mot prononcé par leurs parents. Et dans ces yeux-là des milliers d'étoiles faisaient resplendir des milliers de promesses d'une vie meilleure.

Soixante ans plus tard, en ce début d'année 2010, chacun des enfants de Piero et Teresa peut dire que la vie est belle. Sauf Nino l'aîné et Angelo le dernier de la fratrie.

Nino repose dans sa terre natale à Mansué, bourg de la province de Treviso, en région Vénétie, où il était retourné vivre avec son épouse italienne qui se languissait du pays. Angelo repose depuis le 28 décembre 2009 dans sa terre d'accueil à Villeneuve-sur-Lot. Leur vie aussi fut belle.

 

(1) Dove siamo ? Où sommes-nous ?

(2) In Francia, En France.

 

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En arrière-plan, les deux réacteurs de la centrale nucléaire de Golfech.

 

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Sur le mur de la métairie, Ilario avait écrit : Rispettate se volete essere rispettati, Respectez si vous voulez être respectés. Une phrase résumant toute la morale de cette famille d'immigrés italiens sur la terre de France. Soixante ans plus tard, on en trouve encore les traces.


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Valence d'Agen, lieu-dit Couderc, la métairie, le 28 décembre 2009.


Cornillas Couderc Août 1963 2

La métairie en août 1963.

A ma belle famille de Ritals,

Patricia Tutoy, le 31 janvier 2010.

A suivre.

 

 

 

 

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