La Loire est toujours près de moi. Je la contemple l'hiver quand elle s'ébroue dans ses draps de brume ; j'y patauge l'été dès l'aube ; je pressens ses humeurs, ses fatigues ; je la respire, je la scrute, je lui parle : je l'aime.

Je sais l'attendre sans soupirer, sacrée sauvageonne, la guetter au matin, accepter ses caprices et ses rebuffades. Interminablement je la regarde coiffer ses tresses de sable ; je sais l'espérer.

Elle nous entoure, elle nous avale, elle nous dépasse, elle nous échappe. Farouche, imprévisible, tour à tour sombre et lucide, cavaleuse, langoureuse, agressive, resserrée dans un corset de gorges criardes ou étirant mollement son ennui de vaste vallée, maussade ou sautillante, vaporeuse ou crispée, dans le béton des retenues ou dans les places sans fin des étiages d'été, elle en fait trop, elle nous fatigue, elle nous excède, elle nous a au charme et au sentiment.

Si vous n'avez pas de goût pour les ravissantes sorcières, ne restez pas là. Allez donc voir plutôt du côté de la Seine, duègne accorte et bien vêtue entre ses berges sans mystère, ses prés repassés à l'amidon comme des mouchoirs flambant neufs, haies pimpantes et maisons bourgeoises. Allez voir la Garonne, soeur bougonne toujours flanquée de ce pauvre canal qui se cramponne à elle comme un frérot apeuré. Et si vous avez la folie des grandeurs, rendez visite au Rhin, au Rhône, au Danube, ces gros lourdauds qui travaillent dans l'industrie et se font les muscles en trimballant des sacs de ciment et des déchets radioactifs. Là tout n'est qu'ordre, luxe et calme ; pour la volupté, vous repasserez – à la Charité-sur-Loire, par exemple, ou Candes-Saint-Martin, ou Saint-Florent-Le-Vieil. Le long de la Loire, de la source jusqu'à Saint-Nazaire, j'ai pris le temps de converser avec ceux qui la couvent du regard d'un bout à l'autre de l'année. Comme ils m'ont parlé d'elle, tous ! Avec ce je ne sais quoi de rêveur, ce ton d'émotion intime... Elle constitue pour ceux qui la côtoient un sujet constant de préoccupation, d'inquiétude, de plaisir. Tout au long du parcours, on donne des nouvelles du fleuve, on commente ses variations de niveau, de couleur, ses colères subites, ses déprimes passagères... C'est que la Loire est le seul fleuve d'Europe à changer en permanence. Comme certaines femmes, elle ne se ressemble pas d'un jour sur l'autre. Un Fregoli de l'hydraulique ! Aujourd'hui revêche, décoiffée et salie par une crue soudaine, demain apaisée et bien sage sur ses plages verdies, bientôt amincie à l'étiage au point d'être presque invisible, elle se donne en spectacle, sans entracte ni relâche. Une variation de niveau de quelques centimètres, et c'est toute sa physionomie qui change. « Maîtresse des heures qui passent », disait d'elle Maurice Genevoix, né natif de Decize et infatigable amoureux de la rivière. Et de fait, combien d'heures et de journées j'ai laissé filer après elle...

Essayons d'être impartial : les autres fleuves ont leurs attraits, c'est avéré, c'est indéniable. Chacun a son petit mérite, son accent, son grain particulier ; mais voilà : ils sont prévisibles. Engoncés dans leurs lits rectilignes comme des sous-préfets de la Troisième République dans leurs cols cheminée, menés à la schlague à force de barrages, de digues, de remblais, ils se tiennent à carreau, ils vont où on leur dit d'aller. Pas une crue plus haut que l'autre !

Notre Loire, c'est autre chose. Oh, bien sûr, pour un fleuve sauvage, je la trouve rudement civilisée. Mais elle seule jouit du privilège royal d'un lit gigantesque où elle peut se répandre à son aise. Ce n'est pas un cours d'eau : voilà cent rivières qui dansent des pas compliqués, qui s'entrelacent, se mêlent et se démêlent. La question du lit, pour les gens comme pour les fleuves est de première importance.

 

Jean-Marie Laclavetine (né à Bordeaux en 1954, il vit à Tours), La Loire, mille kilomètres de bonheur, National Geographic, 2002, pp. 5-7.

 

Leopoldo Fregoli (Rome, 1867 – Viareggio, 1936).

 

On trouve également le texte de Laclavetine in André Bourin, La Loire et ses poètes, Anthologie, Christian Pirot Éditeur, 2006, pp. 208-211 (Première édition 1978) :

 

 

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La Loire à La Pointe, le 23 juillet 2012. Photographie : Patricia Tutoy.

 

 

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La Loire à La Pointe, le 3 janvier 2013. Photographie : Patricia Tutoy.

 

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