« Il ne faudrait jamais regarder couler la Loire, c'est une chose fatale ; après on ne sait plus faire que ça, et le reste est sans importance.

Elle dépose son sable dans vos veines, et grippe volonté, ambition, orgueil, tous les moteurs d'une virile agitation.

Dans le pays, la plupart de ceux qui commandent sont des gars venus d'ailleurs ; mais déjà leurs enfants sont en danger : s'ils ne les éloignent pas rapidement des rives, il n'y aura plus grand-chose à en tirer ; ils auront le rêve dans le sang, et rien ne pourra les distraire du lent flux du grand fleuve.

La Loire ne sert à rien ; elle met un point d'honneur à se rendre plus inutile que le moindre petit canal. Ignorant la violence, elle oppose à ceux qui veulent l'utiliser à des fins industrieuses la force inépuisable de son inertie. Ayant vaincu les vieilles gabarres, elle n'accepte sur ses eaux que de petits bateaux de plaisance ou des barques de pêcheurs ; sur ses rives, les plus farouches de nos Rois n'ont pu construire que des châteaux de plaisir, pour aimer, boire et chanter.

 [...]

Le derrière sur un banc, le dos contre le mur de leurs petites maisons de tendre tuffeau blanc, sans fin, les yeux plissés par la lumière dans un sourire permanent, ils regardent la Loire qui regarde le ciel, et ils en causent, du ciel et de la Loire, de la Loire et du ciel, benoîtement persuadés, quoi qu'il arrive, que Dieu les aime d'un amour doux et acidulé comme une fillette de vin rosé. » [...]

 

Alix de Saint-André, prologue Ne varietur in L'ange et le réservoir de liquide à freins, 1994.


 

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Au fil de la Loire.

 

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La Maine qu'il ne faudrait jamais regarder couler... Juin 2011. Photographies : Patricia Tutoy.

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