Le dimanche, un poème et une image.


Un poème d'Emilio Praga et une peinture de Celestino Turletti.

 

 

 

Gens pieux qui priez avant d'aller au lit,

Ne priez pas pour tous ces morts dans leur cercueil,

Pour tous ces hôtes des ténèbres éternelles,

Qui ont quitté l'enfer en sortant de ce monde.

Couchés placidement, avec les bras en croix,

Ils écoutent la voie sacrée de la Nature :

Ils sentent au soleil germer l'immense vie,

Dans leurs cheveux s'enracine la violette,

Dans leur poing croît la tige qui sera sapin ;

Sous la terre les morts sont contents et tranquilles.

Gens pieux qui priez lorsque tombe la nuit,

Ne priez pas pour tous ces morts sous la rosée,

Qui se changent en fleurs, qui se changent en feuilles1,

Pour ceux qui sont là-bas ; priez pour ceux qui vont,

Priez pour les vivants, lorsque tombe la nuit.

Les esprits du Malin se ruent alors en bande

Et Dieu semble oublier les pauvres créatures,

Comme si Lui dormait dans ses sombres palais.

Priez, oui, priez, pour les mères qui attendent ;

Pour les têtes livides qu'obscurcit le jeu ;

Pour la femme qui tend ses bras à l'inconnu,

Pour le pauvre poète, en sa prison de boue,

Qui de son âme assaille le ciel, pleure et saigne ;

Priez pour cette foule exsangue, à l'hôpital,

Sur qui le souvenir, pire que l'agonie,

S'abat au crépuscule, et la mélancolie ;

Pour les amants, priez, conjurez le Seigneur,

Qui créa le Malheur quand il créa l'Amour !


Emilio Praga (Gorla près de Milan, 1839 – Milan, 1875).


1 Le limon d'où est tiré le corps de l'homme.

 

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Celestino Turletti (Turin, 1845 – 1904), Ritratto di Emilio Praga, Portrait d'Emilio Praga.

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