Le dimanche, un poème et une image (voire plusieurs).


Un poème de Cesare Pavese et des photographies de Patricia Tutoy.



Fumeurs de papier.


Il m'a emmené écouter son orchestre. Il s'assied dans un coin

et prend sa clarinette. C'est alors que commence

un boucan infernal. Dehors, un vent furieux

et, entre les éclairs, les gifles de la pluie

font qu'à chaque moment la lumière est coupée.

Les têtes convulsées s'acharnent dans le noir

à jouer de mémoire une danse. Énergique, mon pauvre copain

les dirige du fond : la clarinette se tord,

interrompt le fracas, s'avance, se défoule

comme une âme solitaire, dans un silence sec.


Ces pauvres cuivres sont trop souvent pleins de bosses :

paysannes ces mains qui se cramponnent aux touches

et paysans ces fronts obstinément baissés.

Sang misérable, éreinté, exténué

par des peines trop dures, on le sent qui mugit

dans les sons, mon copain les dirige avec peine,

lui qui a des mains calleuses à force de cogner

au maillet, de manier le rabot, de s'esquinter la vie.


Jadis il eut des camarades et il n'a que trente ans.

Il était de ceux d'après la guerre, élevés dans la faim.

Il alla lui aussi à Turin, pour se faire une vie

et il trouva l'injustice. Il apprit à travailler

à l'usine, sans sourire. Il apprit à mesurer

sur sa peine la faim des autres hommes,

et partout ne trouva qu'injustices. Il espéra la paix

en marchant, abruti de sommeil, par les avenues sans fin,

la nuit, mais il vit seulement des milliers de réverbères

éclatants de lumière sur des iniquités ; femmes rauques ou ivrognes,

fantoches titubants, égarés. Il était arrivé à Turin

un hiver, au milieu des éclairs des usines et des brumes de suie.

Il savait ce qu'était le travail. Il acceptait le travail

comme le dur sort de l'homme. Mais si au moins tous les hommes

l'acceptaient, s'il y avait de la justice dans le monde.

Mais il trouva des camarades. Il supportait patiemment

les discours, et il dut en écouter et attendre jusqu'au bout.

Il trouva des camarades. Chaque maison en avait des familles.

La ville en était encerclée. Et la face du monde

en était toute couverte. Ils sentaient dans leur coeur

assez de désespoir pour triompher du monde.


Ce soir il joue sec, malgré les musiciens

que lui-même a formés un par un, sans souci du fracas,

de la pluie ni de la lumière. Son visage sévère

mordant la clarinette, fixe tendu une douleur.

Je lui ai vu ce regard un soir où, tout seuls,

avec son frère, plus triste que lui de dix ans,

nous passions la veillée à la lueur d'une lumière absente.

Son frère travaillait sur un tour inutile qu'il avait fait lui-même.

Et mon pauvre copain accusait le destin

qui les tient enchaînés au rabot et au maillet

pour nourrir deux vieillards qu'ils n'ont pas demandés. Tout d'un coup il cria

que ce n'était pas le destin si le monde souffrait,

si l'éclat du soleil arrachait des jurons :

le coupable, c'était l'homme. « Au moins pouvoir partir,

crever de faim librement, dire non

à une vie qui utilise l'amour et la pitié,

la famille ou le lopin de terre pour nous lier les mains. »


1932.

 

Cesare Pavese (1908-1950), Fumeurs de papier in Travailler fatigue.

 

Fumeurs de papier est la première en date des poésies politiques de Cesare Pavese. Il faut, pour comprendre l'atmosphère de cette série de poèmes intitulée Bois vert, se rappeler les luttes ouvrières en Italie du Nord après la Première Guerre mondiale, l'épisode de l'occupation des usines, la vague d'espoirs qu'avaient soulevée, chez les ouvriers, certains succès des mouvements revendicatifs, les erreurs et les échecs qui suivirent, l'avènement du fascisme et la sanglante répression des mouvements de revendication par le nouveau régime. Autant d'événements que Pavese suivit de près car Turin fut pendant cette période non seulement un centre de résistance ouvrière, mais surtout la capitale de l'antifascisme intellectuel. Une certaine impuissance du syndicalisme explique l'amertume de ces vers.Le personnage du menuisier-musicien est la première ébauche de Nuto, le grand ami du protagoniste de  La lune et les feux. Pavese s'est inspiré d'un ami d'enfance, menuisier lui aussi, Pinolo Scaglione, qui fut un de ses meilleurs amis. Le titre et les vers qui font allusion aux discours que le personnage doit subir patiemment sont peut-être des critiques de l'antifascisme, de son verbalisme doctrinaire et de son incapacité à agir réellement (son action s'en va en fumée !). Notes extraites du recueil Travailler fatigue.

 

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Turin, le 19 mai 2009, Via Po, près de L'Università degli Studi. En arrière-plan, une fois traversé le Pô, l'église Gran Madre di Dio. Au premier plan, des Bleus transalpins.


 

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Turin, le 19 mai 2009, Via Po, vers le Théâtre Regio et la Piazza Castello. Face aux Bleus de la précédente photographie, d'autres Bleus.


 

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Turin, le 19 mai 2009, Via Po. En arrière-plan, les mêmes Bleus que la photographie précédente, en mode rapproché. Au premier plan, une autre espèce de Bleus, en mode flou-exprès avec têtes coupées à la prise de vue. 


 

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Turin, le 19 mai 2009, manifestation des étudiants et des personnels de l'Université italienne contre les réformes Gelmini (la "Valérie Pécresse"  transalpine), lors du G8 de l'Université. Des Grecs, Allemands, Espagnols et Français étaient aussi présents depuis quatre jours dans la cité turinoise pour contester la marchandisation de la connaissance et la privatisation de l'école publique, de la maternelle à l'université, dans le cadre du processus de Bologne et la stratégie de Lisbonne.

 

D'autres images ici.

 

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