Au fil de mes recherches sur les réalisations artistiques d'Edina Altara et la mise en ligne de dix articles à ce jour, j'ai reçu le 1e octobre 2009 un e-mail de Federico Spano. Pour ceux qui portent un intérêt à l'oeuvre d'Edina Altara, le nom est connu. Je l'ai cité, sur des articles, en traduisant en français ses textes en italien présentés sur le blog qu'il consacre à Edina Altara. J'ai également mené les visiteurs vers ses albums d'images des oeuvres de l'artiste italienne.

Federico Spano souhaitait savoir comment je connais les oeuvres d'Edina Altara et de son époux Vittorio Accornero da Testa (alias Victor Max Ninon). Je lui fis la réponse qui est ici. Depuis, nous correspondons quotidiennement et nous oeuvrons ensemble pour diffuser l'oeuvre d'Edina Altara en langue française. Nous avons notamment établi la page d'Edina Altara sur le Wikipedia français : Federico l'a créée et alimentée d'une traduction que j'ai réalisée à partir de son texte du Wikipedia italien.

Mais qui est Federico Spano ?

En présentant les oeuvres d'Edina, je ne pouvais pas ignorer celles de ses soeurs Lavinia Altara et Iride Altara. Federico est le petit-fils d'Iride Altara et le fils de Vittoria pour qui Edina a réalisé des coffrets à l'occasion de son mariage.
Federico Spano est aussi journaliste au quotidien La Nuova Sardegna (La Nouvelle Sardaigne) à Sassari en... Sardaigne.

Dans la rubrique "Culture et Société" de La Nuova Sardegna, paraît le 7 février 2008, une page intitulée "Les mystères de l'Andrea Doria". Trois articles composent cette page : deux rédigés par Federico Spano et un rédigé par Giuliana Altea, l'auteure du livre Edina Altara, Editeur Illisso, collection I maestri dell'arte sarda (Les maîtres de l'art sarde), 2006, 127 pages, uniquement disponible en italien. Ce livre est abondamment cité dans les articles publiés sur ce blog.
Deux photographies illustrent la page de "Culture et Société" : l'une représente le bar du transatlantique Andrea Doria et la seconde, Edina Altara dans son atelier de Milan à la fin des années 1950. Une partie de cette dernière photographie est ici. Elle est publiée aujourd'hui dans son intégralité à la fin du présent article, ainsi qu'une autre photographie de l'artiste : elles proviennent des archives familiales de Federico qui me les a aimablement proposées et transmises pour vous les donner à voir. Je le remercie très chaleureusement.

Aujourd'hui, je vous propose la version française des articles de Federico Spano et de Giuliana Altea. Le premier raconte le sort de quelques peintures d'Edina Altara qui ornaient le transatlantique Andrea Doria ; la seconde raconte les liens amicaux et artistiques de Gio Ponti et Edina Altara.



L'art d'Edina Altara et la peinture emprisonnée dans les abysses de la mer



de Federico Spano


Une photographie en noir et blanc, une artiste peintre dans son atelier à Milan, aux débuts des années 1950. Elle sourit à propos de sa dernière créature, une peinture sur miroir : Bacchus et Ariane. Autour de la peintre, un pantin de carton et de petites statues de palmier nain tressé. Au pied, sous le chevalet, sa collection de livres d'art. Edina Altara, peintre et illustratrice de Sassari disparue en 1983, avait 55 ans sur cette photographie. De ce miroir peint, on a perdu toute trace. Son destin était enveloppé de mystère. Une autre photographie en noir et blanc, publiée à la fin de l'année 2007 sur un livre consacré à Gio Ponti, a finalement résolu l'énigme. Le dessin faisait partie de l'aménagement du grand bar de première classe du transatlantique Andrea Doria. Le miroir de Bacchus et Ariane a terminé dans le royaume de Neptune. L'oeuvre d'Edina Altara, ainsi que trois autres panneaux, repose au fond de l'océan, dans le ventre du transatlantique le plus beau de l'Histoire, qui a sombré le 25 juillet 1956.
La collaboration entre la peintre de Sassari et Gio Ponti commence dix ans avant le tragique épisode de l'Andrea Doria. Les miroirs peints par Edina ornaient les meubles dessinés par l'architecte milanais, mais également les portes des maisons qu'il aménageait, et les lieux des grands transatlantiques de l'après-guerre. Ponti ne donnait aucune indication sur les sujets à peindre : « Gare à leur donner un thème : on arrête tout ». Et elle, plongeant dans sa mémoire et se documentant sur les livres pour enfants, racontait les épisodes mythologiques étudiés à l'école, peignant sur les miroirs et les vitres. A cette période, nacquit une profonde amitié entre Ponti et Altara qui se poursuivit jusqu'aux dernières années de leurs vies. L'architecte génois Paolo Piccione, en novembre dernier, a publié pour Idea Books le volume « Gio Ponti, Les bateaux – Le projet des intérieurs navals 1948-1953 ».
Dans les pages de ce livre, parmi les dessins et les aménagements de l'architecte milanais sur des transatlantiques, apparaissent les photographies de dizaines d'oeuvres d'Edina Altara. Diverses natures mortes sur le Conte grande, une galerie de femmes en costumes traditionnels sur le Conte Biancamano, et des mythes et légendes sur les navires à moteurs Africa et Oceania. Sur l'Andrea Doria, Edina racontait l'histoire des noces entre Bacchus et Ariane, mais on ne savait rien de ces oeuvres jusqu'à la parution de photographies dans le livre de Paolo Piccione.
La photographie en noir et blanc, récupérée des archives de famille, où l'on voit l'atelier milanais de la peintre, fut publiée en 2005 sur la monographie consacrée à Edina Altara, écrite par Giuliana Altea pour Ilisso. De nombreux travaux d'Edina Altara font partie de collections privées ou sont oubliés dans des dépôts de musées qui ne savent même pas qu'ils les possèdent. Il semblait que le destin avait réservé le même sort à Bacchus et Ariane. Mais la vie de cette peinture dura à peine trois ans : de janvier 1953, lors du voyage d'inauguration de l'Andrea Doria, transatlantique ambassadeur dans le monde du design et de l'art italiens, jusqu'à l'été 1956 et à la nuit de brouillard où advint l'impact avec le transatlantique Stockholm, devant les côtes américaines.
En 1952, quelques mois avant les travaux pour l'Andrea Doria, Gio Ponti écrivit à propos d'Edina sur la revue Domus : «Nous attendons d'elle une exposition de petits miroirs peints avec des extraits d'histoires ; nous attendons de cette « chanteuse ambulante » avec un pinceau une exposition d'enchantement, un chansonnier peint, paroles et peinture, à regarder de nombreuses fois, comme on écoute de nombreuses fois le disque d'une chanson : paroles et musique.»

Article en italien ici.

Traduit de l'italien par Patricia Tutoy, le 10 octobre 2009.



Edina Altara avec son oeuvre Bacchus et Ariane, dans son atelier de Milan, à la fin des années 1950. Archives familiales de Federico Spano.



Le bar du transatlantique Andrea Doria où se trouvait, sur le panneau de droite, le miroir peint par Edina Altara.



Le naufrage

L'impact fatal avec le Stockholm

de Federico Spano


L'Andrea Doria fut lancé le 16 juin 1951 et partit en voyage d'inauguration pour New York le 14 janvier 1953, après un battage publicitaire considérable. Le 25 juillet 1956, le bateau, commandé par le capitaine Piero Calamai, voguait en direction de New York, depuis Gênes. En même temps, le Stockholm, un transatlantique de marchandises et de passagers, se dirigeait vers Göteborg. A 23h10, les deux géants des mers allaient croiser un couloir naval très fréquenté. Cachés par le brouillard, les bateaux s'approchèrent l'un de l'autre, guidés uniquement par le radar, et ils interprétèrent mal les comportements respectifs. Il n'y eut aucun contact radio et une fois obtenu le contact visuel il était trop tard pour éviter l'impact. La proue renforcée du Stockholm défonça le flanc de l'Andrea Doria et le déchira sur presque toute sa longueur, entrant sur trois étages de cabines et tuant 46 des 1706 passagers. Tout de suite après la collision l'Andrea Doria commença de se remplir d'eau. Après dix heures d'agonie, il rejoignit le fond de la mer, devant les côtes américaines.
Grâce aux conditions de l'environnement relativement simples du lieu du naufrage, avec une épave à 75 mètres seulement de profondeur, l'Andrea Doria est une destination fréquente des plongeurs à la recherche de trésors. Le lendemain du naufrage de l'Andrea Doria, les plongeurs Peter Gimbel et Joseph Fox réussirent à localiser l'épave et publièrent des photographies sur le Times. Par la suite Gimbel mena un grand nombre de plongées dont une destinée à récupérer le coffre de la première classe, en 1981. L'ouverture du coffre, survenue en direct à la télévision en 1984, permit la récupération de quelques certificats d'argent américains et de billets de banque italiens de l'époque. La cloche du bateau fut récupérée à la fin des années 1980 ainsi que la statue de l'Amiral Doria du salon de première classe. La récupération d'objets sur l'Andrea Doria a également provoqué la mort de quelques plongeurs : de forts courants et dépôts de boue peuvent réduire la visibilité à zéro. Le destin des tableaux d'Edina Altara est lié à celui de l'Andrea Doria, au fond de l'Atlantique.


Traduit de l'italien par Patricia Tutoy, le 10 octobre 2009.



Le contexte

Une longue collaboration avec le designer milanais


de Giuliana Altea



Protagoniste de l'architecture et du design des années 1920 à 1970, animateur infatigable et représentant du génie et de l'inventivité italiens à travers les pages de sa revue Domus, Gio Ponti est, dans notre pays, la figure qui a défendu les raisons de la décoration avec une constance majeure, même dans des temps où l'on célébrait la nudité du mur blanc et des meubles en métal. Amoureux de l'artisanat, il a promu et encouragé céramistes, orfèvres, artistes du bois et du fer, ornemanistes imaginatifs comme Piero Fornasetti, les appelant à collaborer avec lui, en les impliquant dans l'aménagement et dans les organisations des édifices et des bateaux qu'il projetait. Dans ce cadre, le rapport qui l'unit à Edina Altara était un rapport à approfondir davantage, mais qui sans doute les lia pendant environ une décennie.
Dans les années 1940, quand l'Italie, épuisée par la guerre, se relevait courageusement par un effort productif qui jetterait les bases du nouveau design national, Altara, établie à Milan depuis quelque temps, évoluait dans divers domaines de la décoration : de l'illustration – son activité première – à la mode en passant par la céramique. La rencontre avec Ponti pourrait avoir eu lieu en 1942, quand Edina commence à collaborer comme illustratrice à la revue Bellezza, dirigée à ce moment-là par l'architecte ; ou peut-être encore avant, à la Triennale de Milan en 1936, où elle participait, présentant des dessins sur étoffes. Pour lui, elle réalisa des miroirs peints qui orneront des meubles, des portes, des murs de maisons et de transatlantiques. Les plus beaux travaux ne sont pas ceux réalisés sur commande, et Ponti le savait : « Gare à nous de leur donner un thème : on arrête tout », observait-il sur la revue Domus dans un article où il rendait hommage au talent d'Edina Altara. Les difficultés du thème obligatoire influencent les panneaux avec natures mortes réalisés en 1949 pour le transatlantique Conte Grande (images aux couleurs un peu sèches et monotones, dont le sujet n'inspirait évidemment pas Edina Altara et que l'on peut voir aujourd'hui au Musée d'Art de la province de Nuoro) ou ceux avec des femmes en costume sarde peints l'année d'après pour le transatlantique Conte Biancamano. En revanche, l'habileté d'Edina resplendit au mieux dans les sujets mythologiques et fantastiques, peints sous l'impulsion de divagations improvisées et d'une imagination poétique et étrange. Ici l'artiste répand son imagination originale et aérienne, tendrement ironique, en donnant libre cours à sa fantaisie pour trouver des symboliques à la saveur enfantine et malicieuse.
Sa proximité avec Ponti devient plus étroite vers 1946, quand elle publie sur Stile – une autre des revues de Ponti – un article qui résume sa vision émotionnelle et subjective de la décoration et que le directeur intitule « Mon coeur bat ».
Dans les années 1940, Ponti réalisa de nombreux portraits d'Edina Altara, à partir de diverses techniques : dessin, peinture, toiles sur verre ; en lui adressant une coupure de journal qui reproduit un de ces portraits, il joint la dédicace suivante : « A la femme la plus belle du monde » (A cette époque, Edina n'était plus une petite fille mais elle était encore pleine de charme). Sur une photographie de groupe du début des années 1950, Ponti se trouve derrière elle, vigilant et protecteur, à côté de Piero Fornasetti et son épouse dans une pose analogue. En 1973, il lui écrira dans une lettre « Tu es inoubliable et je te dois beaucoup ».
D'ailleurs, les lettres de Ponti sont les seules qu'Edina conserva, peut-être seulement parce que ce sont des lettres-dessins, très belles, comme celles que l'architecte avait l'habitude d'envoyer à ses amis les plus chers. Mais il n'est pas nécessaire de penser obligatoirement à quelque chose de plus romantique qu'une collaboration; Edina Altara, « grande dame de valeur » (pour utiliser les mots de l'architecte) aux qualités de grâce et d'intelligence dont il était difficile de rester insensibles. Elle incarnait aux yeux de Ponti une valeur qui touchait en lui les cordes les plus profondes autres que celles simplement esthétiques : les vertus – féminines par excellence – de la décoration, cette « peau » séduisante qui revêt les objets, qui se superpose à la forme non pas pour en dissimuler la pureté, comme le voulaient les rationalistes les plus orthodoxes, mais bien pour y inscrire les traces de la culture et du sentiment humain.

Traduit de l'italien par Patricia Tutoy, le 16 octobre 2009.

 

 


Edina Altara, dans son atelier de Milan, à la fin des années 1950. Archives familiales de Federico Spano.

 

 

Rubrique "Culture et Société" de La Nuova Sardegna, édition du 7 février 2008.


 

A suivre.


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