Le dimanche, un poème et une image (voire plusieurs images).

 

Un poème de Valerio Magrelli et trois photographies de Patricia Tutoy.

 

 

 Didascalies pour la lecture d'un journal.


 

 

« Où est la Vie que nous avons perdue avec la vie ?
Où est la sagesse que nous avons perdue avec la connaissance ?
Où est la connaissance que nous avons perdue avec l'information ? »

 

T.S. Eliot

 

 

Date

 

On commence par là,

lumière d'étoile morte

venue d'un présent trépassé.

Son aujourd'hui est l'hier, lumière-dépouille,

mémoire d'un outre-tombe quotidien.



Code à barres

 

Nous honorons le très haut gonfalon

qui flotte sur le règne de la chose

l'âme cryptographique du prix

rose du nom et nom de la rose

bouquet de tiges, faisceau

de tendons et de veines

- pouls

où l'on ausculte

le battement du fric.

 

Titres

Ce sont des épines

pour arracher la laine,

des échardes où tout se démaille,

des prétextes pour attirer

l'attention textile

du lecteur, des pièges,

des traquenards, mais déjà

l'oeil est pris

à la glu du papier.


Informations nationales

 

La fonction prophylactique

du langage politique

consiste à empêcher

tout contact direct avec les choses.

Grâce au développement des nouveaux matériaux,

le code est désormais réduit à un voile

imperceptible (je dirai même sans couture)

qui permet d'éprouver tout ce qui se passe

là où il ne se passe rien.

 

De l'étranger

 

Euro, néo-métamorphose,

mythe flambant neuf :

une jeune fille kidnappée

par son bestial amant

est convertie en valeur

et devient monnaie vierge.

 

Faits divers

 

La victime est toujours la même,

la serial killed.

Les noms et les visages changent, pas la proie,

la ligne sacrificielle secouée

sans interruption

à l'horizon du sang.

 

Bourse

 

Les grandes orgues (l'organe

des titres cotés)

ne jouent pas pour nous

mais pour les fidèles

agenouillés dans le Temple :

harmonie des sphères sur la place des Affaires

- et le souffle de la mort et de la marchandise

sur le tas de merde, l'immense cordillère

que Sisyphe accumule.

 

Économie

 

Désormais ce sont les chiffres qui parlent,

on ne rigole plus.

Cette espèce d'horaire ferroviaire

évoque des convois

qui s'en vont au loin. Ils sont blindés,

le cas échéant, aussi recule-toi

pour les saluer au passage

d'un geste de la main.

N'oublie pas de sourire.

Désormais Shéhérazade ne peut plus rien.

 

Petit écran

 

La loi morale en moi,

l'antenne parabolique au-dessus de moi.

 

La poésie

 

Les poèmes doivent toujours être relus,

lus, relus, lus, mis en charge ;

chaque lettre procède à la recharge,

ce sont des appareils qui chargent du sens ;

en eux le sens s'accumule, bourdonnement

de particules en attente,

soupirs en suspens, tic-tac,

à l'intérieur du cheval de Troie.

 

Valerio Magrelli (né à Rome, Italie, 1957),  Didascalie per la lettura di un giornale, 1999.

 

Il existe des didascalies supplémentaires :
Chroniques, Coutume, Jeux : Mots croisés, Jeux : Rébus, Annonces immobilières, Programmes TV, Médecine : Quelques fragments d'ADN de vers luisants greffés dans les fraises, Courrier des lecteurs : Nouvelles rencontres, Notre ville : Graffiti, Photographie, Soldes, [Envoi]. On les lit en italien ici, en attendant la traduction française.

 

La version originale du poème : Didascalie per la lettura di un giornale.

 

Un portrait radiophonique de Valerio Magrelli ici et (en français, 2 x 29 minutes).

 


IMGP0408.JPG

 

IMGP0408-copie-1

Paris, parc des Buttes Chaumont, le 6 mai 2010. Agrandissement de la précédente photographie.

 

IMGP7826.JPG

 

IMGP7828-copie-1.JPG

Paris, jardin du Luxembourg, le 22 mars 2010. Recto verso du même journal.

 

 

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