Le dimanche, un poème et une image.

 

Un poème de Cesare Pavese et une photographie de Patricia Tutoy.


 

Crépuscule de dragueurs.

 

Les lourds chalands remontent lentement sous la rame :

presque immobiles, ils font jaillir l'écume du courant impétueux.

Il fait déjà presque nuit. Ils s'arrêtent à l'écart :

la drague se débat et tressaille sous l'eau.

D'heure en heure, d'autres barques sont venues jusqu'ici.

De nombreux corps de femmes ont sillonné cette eau

en plein soleil. Elles ont plongé dans l'eau ou sauté sur la rive

pour s'ébattre sur l'herbe, en couple quelquefois.

Le fleuve au crépuscule est désert. Les deux ou trois dragueurs

sont descendus dans l'eau jusqu'au ventre et ils creusent le fond.

Un froid intense à l'aine leur brise et engourdit les reins

 

Ces femmes ne sont plus qu'un blanc souvenir.

Lourds de sable, les chalands descendent dans le noir,

sans secousses, rasant l'eau : chaque homme est assis

à un bout et un grain de feu brûle sur ses lèvres.

Chaque paire de bras traîne sa rame,

une tiédeur descend jusqu'aux jambes brisées

et au loin les lumières s'allument. Les femmes ont disparu

qu'au matin les barques portaient étendues

et qu'un homme poussait, en sueur, dressé à l'avant.

Ces femmes étaient belles : certaines descendaient

presque nues et en riant disparaissaient avec un camarade.

Quand quelque maladroit heurtait le chaland,

des dragueurs levaient la tête et le juron

se perdait sur la femme étendue, comme nue.

Maintenant tous les tressaillements entrevus dans l'herbe

reviennent occuper le silence et tout se concentre

sur la pointe de feu qui s'anime. Maintenant l'oeil s'égare

dans la fumée invisible qui s'échappe des lèvres,

et les membres retrouvent le battement du sang.

 

Au loin, sur le fleuve, scintillent les lumières

de Turin. Deux ou trois dragueurs ont allumé

la lanterne de proue, mais le fleuve est désert.

L'épuisante journée voudrait les forcer au sommeil

et leurs jambes sont presque rompues. L'un ne pense

qu'à amarrer le chaland s'affaler sur son lit

et manger en dormant, ou même en rêvant.

Mais un autre revoit ces corps en plein soleil

et il aura la force d'aller encore en ville

chercher sous les lumières, en riant, dans la foule qui passe.

 

Cesare Pavese (Santo Stefano Belbo, Cuneo, 9 septembre 1908 – Turin, 27 août 1950), Crépuscule de dragueurs, Ville à la campagne, in le recueil Travailler fatigue .

 

 

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Turin, le long du Pô, le 18 mai 2009.


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