Paris, place de la République, jeudi 28 octobre 2010, entre 11h46 et 12h25, avant le démarrage de la septième manifestation, depuis septembre, pour le retrait de la contre-réforme des retraites Sarkozy-Woerth.


Balade au fil des cortèges syndicaux qui se préparent, des ballons que l'on gonfle, des personnes que tu connais, que tu salues, avec qui tu converses avec grand plaisir. Rencontre aussi avec un individu que tu ne connais pas et qui entame un discours, notamment sur le comportement des flics dans les manifs, des casseurs qui... cassent (!) la vitrine de tel commerçant ou de tel artisan, qui brûlent des voitures et allument des feux dans les poubelles municipales, des CRS en surnombre à chaque manif, etc. Alerte maximale dans le cerveau et arrêt sur images : tu le dévisages, tu regardes son allure générale, sa bicyclette rafistolée avec du scotch et des bouts de ficelle, surtout tu écoutes ses arguments et tu prends bien garde de ne porter aucune appréciation sur le discours du blaireau qui te prend la tête avec ses allégations à l'emporte-pièce. Et toi, idiote du village global, tu es encore plus idiote : tu parles du temps qu'il fait, de la température étonnamment douce pour un 28 octobre, du splendide soleil qui luit au-dessus de la tête du mec qui te parle (qui lève la tête, ouvre un oeil, baisse la tête, te regarde avec son air satisfait parce qu'il pense
"elle est tombée dans le panneau, elle est sous le charme, j'ai réussi, elle va me dire plein de choses, je suis le roi de la litote, cocotte ! et elle s'en rend même pas compte. Je suis trop fort !"). Et l'idiote de poursuivre sur la couleur des feuilles d'arbres en cet automne 2010, sur l'aspect festif et sportif d'une manif au-delà de son objectif combatif pour acter son désaccord et obtenir le retrait d'une loi injuste. Point final. L'autre a tout de même un regard dubitatif face aux propos que tu lui tiens, ses yeux roulent dans tous les sens, il est incapable de soutenir ton regard. Il te dévisage à son tour, s'arrête sur ton pantalon en velours marron qui plisse sur des baskets complètement pourries tant elles ont battu le pavé, ton anorak noir qui te boudine un peu, tes gants de cuir noir, tes perles de culture miniatures aux oreilles, ta coupe de cheveux digne d'une bourgeoise avec sept gosses dans un manoir et un mari pédégé d'une grosse boîte dans la finance, la couleur de tes cheveux et de tes yeux. Tu perçois les doutes du blaireau qui discrimine au faciès. Il tente une dernière fois de relancer la discussion en avançant prudemment que la réforme des retraites c'est la meilleure loi, que Sarkozy est très fort, qu'il a bien fait de réformer aussi l'éducation, l'enseignement supérieur, la recherche, la santé, l'immigration, etc.  Tu entends bien "réformer" et pas "contre-réformer"... Autre alerte ! Tu l'écoutes toujours attentivement et l'espace d'une seconde tu te demandes si tu ne vas pas lui mettre ton poing sur et dans la gueule. Tu prends la bouteille d'eau, tu avales la moitié du contenu tout en maintenant tes yeux dans les siens qui entament des roulements (un coup à droite, un coup à gauche, deux coups de haut en bas et vice-versa) tandis que le con développe sa diatribe. Et là, tout à coup, sans qu'il anticipe, tu lui tournes le dos le laissant à son vélo et à son mélo. Autrement dit, tu te barres sans saluer le collabo, penses-tu.



Tu poursuis ta promenade sur la place de la République. Entre les ballons de l'Enseignement supérieur et de la Recherche publique, et celui de la FERC Educ'action de la cégète, tu repères des voitures de police et un mini-bus près desquels se tient un groupe d'hommes et de femmes. Tu t'approches et comme tu es une idiote avérée par la rencontre relatée ci-dessus, tu tentes d'écouter ce que dit l'un d'entre eux situé au centre et qui paraît être le chef. Au regard interrogateur de l'un sur ta présence, tu poses l'idiote question : "Vous êtes qui ?" (et non pas : "Qui êtes-vous ?" S'adapter à son interlocuteur est essentiel pour qu'il comprenne le message). Réponse officielle d'un membre officieux du groupe officieux : "PO-LI-CE ! Vous n'avez rien à faire ici, circulez !", crie-t-on en te balançant sous le nez un brassard orange estampillé "police", qui pue. "Portez-le, si vous êtes des flics !", rétorques-tu. "Dégagez et vite !",entends-tu gronder tout près. Tu t'éloignes avant de prendre un pruneau (soit une prune, une beigne, une claque, une mandale, une gifle, un bourre-pif, un coup de boule, etc., selon les capacités physiques de la brute épaisse qui te fait face). Faut pas rigoler avec la police nationale. Même quand tu ne dis rien et que tu regardes seulement ce qu'il se passe autour de toi à la gare du Nord, tu finis toujours par 1) rater ton train ; 2) passer quelques heures au poste de police local. Conclusion : il vaut mieux l'ouvrir, au moins tu sais pourquoi on te garde au poste.



Tu t'éloignes du troupeau non identifiable par le plus grand nombre. Tu en profites pour avertir tes connaissances de l'existence d'individus louches se réclamant de la police. Tu préviens aussi les responsables des syndicats étudiants et lycéens. Après cela, tu vas admirer le cortège à la couleur dominante d'Halloween (ou, selon les points de vue, des tenues des prisonniers dans les geôles étatsuniennes), puis tu passes devant le cortège bleu et blanc avec ses ballons en forme de glaçons (la banquise en plein Paris pour cause de réchauffement climatique). Lentement tu te hâtes (
festina lente,non ce n'est pas la marque de ta montre, mais une locution latine que tu affectionnes) vers les flics pour réaliser quelques clichés. Par la même occasion, l'un d'entre eux te prend aussi en photo. Sans importance. A l'heure actuelle et après avoir oeuvré dans des comités de soutien à Marina Petrella, à des personnes sans papiers, à la tortue introuvable de tes petits-neveux Timéo et Manoé, à ta grand-mère, 93 ans, en retraite depuis 33 ans et à plein d'actions au grand jour, nul doute que ton portrait fait partie de toutes les bases de données des individus les plus potentiellement dangereux (!) et doit être affiché dans les toilettes des commissariats de France (une des raisons possibles pour lesquelles les flics ont toujours l'air constipé).


Tu adresses donc un message au premier flic de l'intérieur de la France : 1. Rédiger une loi pour le port obligatoire du brassard "police" par les policiers en civil dans les manifs et partout ailleurs. L'un des articles de cette loi devra préciser l'interdiction de porter une cagoule, une capuche, un chapeau modèle borsalino, un bonnet à pompons, une casquette, un casque de chantier, un bandana, une écharpe, un châle, un béret et tout autre élément dissimulant le visage (lunettes de soleil, de ski, masque de plongée avec tuba, masque chirurgical, etc.); 2. Fournir des brassards aux intéressé-e-s qui devront aussi être en mesure de présenter une carte de police pour justifier leur légitimité.

 

 

Photographies : Patricia Tutoy.

Et si les fidèles visiteurs ou de hasard de ce blog veulent tout savoir sur les retraites à propos du faux argument démographique et de la traîtrise "socialiste", rendez-vous chez Olivier Bonnet sous sa Plume de presse.

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