Raoul de Crépy, comte de Valois, écoutait pendant des heures, passionnément, son épouse raconter des histoires de son pays natal, la Russie. En amoureux transi, après huit longues années d'attente, il était très attentif à celle qui, princesse de Russie, devenue comtesse de Valois après avoir été reine de France, illuminait sa vie : Anne de Kiev.

Les histoires d'amour sont plutôt rares dans l'Histoire de France. Le mariage d'amour de Raoul de Crépy et Anne de Kiev appartient à ces histoires qui n'ont vraiment rien à voir avec la conquête de territoires.

Trois personnages : Henri Ie, Anne de Kiev et Raoul de Crépy. Deux coins de Terre : la France et la Russie (Pour la clarté du récit, j'utilise, comme Jacqueline Dauxois (1), les termes contemporains). Deux mariages : le premier contracté dans le cadre de la conquête de territoires entre Henri Ie, roi des Francs, et Anne de Kiev, princesse de Russie, le second par amour entre Anne et Raoul de Crépy. Une période de l'Histoire de France : le Moyen Âge.

Issu du mariage de Constance d'Arles, fille de Guillaume Taillefer, comte de Provence, et de Robert II le Pieux, fils de Hugues Capet, Henri Ie (né vers 1009/1010 - Vitry-aux-Loges, 1060) est roi des Francs de 1031 à 1060 et troisième roi de la dynastie dite des Capétiens directs. Il est sacré roi du vivant de son père Robert II le Pieux, le 14 mai 1027 en la cathédrale de Reims et investi en 1031 à la mort de son père. Henri Ie obtient Mathilde, la fille de l'empereur germanique Conrad II. C'est une enfant de six ans qui meurt un an après les fiançailles. Henri Ie conclut aussitôt une autre alliance, en 1039, avec une autre Mathilde, la fille de Luidolf de Frise, âgée de dix ans. En 1044, Mathilde et sa fille de quatre ans meurent à quelques semaines d'intervalle.

 

Aujourd'hui capitale de l'Ukraine, Kiev est la première capitale de la Russie, à une époque où ni Moscou ni Saint-Pétersbourg n'existent et où la Russie s'appelle encore la Rous. Ce n'est qu'à partir du XIIe siècle qu'on parle de Moscovie, et de Russie au XVIIIe siècle. En 1044, Anne de Kiev, âgée de presque vingt ans (née vers 1025), est en plein épanouissement. Elle est la fille d'Irina (Ingigerd, fille d'Olaf II de Suède, prend le nom d'Irina quand elle monte sur le trône de Kiev) et de Iaroslav Vladimirovitch dit Iaroslav le Sage (fils de Vladimir le Grand), grand-prince de Kiev, dont la politique matrimoniale repose sur le principe suivant : il marie ses filles à des rois et ses fils à des filles ou soeurs de rois, voire, à défaut, à des princesses de très haut rang, pour conquérir de nouveaux territoires.

 

L'exceptionnelle beauté d'Anne de Kiev est racontée à Henri Ie lorsque Oda, nièce de la défunte reine Mathilde de Frise, épouse Isiaslav, un fils de Iaroslav le Sage. Le 19 mai 1051, à Reims, Henri Ie épouse en secondes noces Anne de Kiev qui est sacrée reine le même jour. Quatre enfants naîtront de cette union : Philippe (1052) deviendra roi de France sous le nom de Philippe Ie, Robert (1054-1063), Emma (1055-vers 1109) finira sa vie dans le tronc d'un tilleul, Hugues (1057-1102) deviendra comte de Vermandois sous le nom de Hugues Ie. Quarante rois de France naîtront de l'union d'Anne de Kiev et Henri Ie. Les Capétiens seront encore sur le trône en 1848.

 

À la mort d'Henri Ie, Anne assure la régence. Philippe, sacré roi du vivant de son père, n'a que huit ans. Pour faire connaître le petit roi à ses vassaux et ses sujets, Anne le mène à travers le royaume à Dreux, Paris, Senlis, Etampes, Orléans, Soissons, Poitiers. Elle cherche à faire aimer Philippe mais c'est elle qui attire amour et compassion. Le peuple l'appelle la reine blanche, enveloppée qu'elle est dans les vêtements immaculés du deuil, comme le veut la tradition russe.

Dans la période qui va du mariage d'Anne et Henri Ie et la mort de ce dernier, un personnage, haut en couleurs par ses faits d'armes et ses conquêtes de territoires, se meurt d'amour pour la reine dès leur première rencontre. Cousin du roi au cinquième degré, Raoul de Crépy, comte de Valois, descendant d'Herbert de Vermandois, s'acharne à se retrouver sur les mêmes chemins que la reine : la chasse, les fêtes, l'hospice et les pauvres. Fatalement leurs rencontres se multiplient. Anne rejette les avances du comte. Elle connaît bien le féroce seigneur : fils du comte Raoul III de Valois et d'Alix de Breteuil, de la famille des vicomtes de Chartres, vassaux des comtes de Blois, neveu de l'évêque d'Amiens et du comte de Vexin, Raoul hérite des comtés d'Amiens, Pontoise, Mantes et Chaumont, à la mort de Gautier III, son cousin germain. Anne sait aussi que Raoul est un soudard, un paillard et un pillard. Henri vivant, Anne ne jette pas les yeux sur Raoul. « Si son coeur s'emballait, en sa présence, elle en apaisait les battements aussitôt, et détournait ses pensées vers ses devoirs d'épouse et de mère » [(p. 242 (1)].

 

Un an s'écoule après la mort du roi. Raoul est à bout de patience. Lors d'une partie de chasse dans la forêt, il passe à l'acte : « Il saisit la reine, l'enlève de son palefroi, la juche sur le sien. Les troncs galopent autour d'eux, s'écartent à leur passage. La terre meuble jaillit sous les fers. Les flèches du soleil lancent une grêle sur ce cheval chargé d'un couple d'amants » [p. 245 (1)]. Devant la première église, Raoul somme le prêtre de les marier. L'union est scellée par consentement mutuel.

 

Pour rédiger ce bref texte, j'ai lu les ouvrages de Jacqueline Dauxois  (1) et du père Roger Hallu (2) .Ces deux livres sont argumentés à partir de sources rares mais existantes à travers de traditionnelles hagiographies et chroniques (françaises, russes), lettres, discours, sermons, actes officiels consignés par les chancelleries royales, oeuvres d'art, peintures, sculptures, enluminures, objets de joaillerie profanes et sacrés, monuments de l'architecture, témoins de ce que fut le XIe siècle. Même détruits, on en trouve des descriptions dans les inventaires anciens.

 

J'ignorais tout des existences de Raoul de Crépy et d'Anne de Kiev jusqu'à ce jour de septembre 2009 où je participai aux journées européennes du patrimoine (3) dans la petite ville de Crépy-en-Valois où je vis. Ce jour-là s'ouvraient des demeures privées, chargées d'histoire. Une compagnie de théâtre locale, la compagnie de la Fortune – Théâtre en soi (4) interpréta une brève pièce mettant en scène Henri Ie, Anne de Kiev et Raoul de Crépy :

 

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Crépy-en-Valois, abbaye de Saint-Arnoul.

 

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De gauche à droite : les personnages d'Anne de Kiev, Henri Ie et une servante.

 

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Raoul de Crépy fait sa cour à la reine en deuil.

 

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Crépy-en-Valois, le 19 septembre 2009. De gauche à droite : Carole Brossais-Zerar, Nicolas Morvan , Hélène Laurca et Laurent Thémans. Photographies : Patricia Tutoy.

 

En décembre 2009, j'eus l'opportunité d'être transportée en voiture jusqu'à Senlis, à vingt kilomètres de Crépy-en-Valois. J'en profitai pour me rendre sur la place où se dresse la statue d'Anne de Kiev, à quelques centaines de mètres de la cité judiciaire, sur la route menant à Chantilly. Je réalisai là quelques clichés :

 

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Senlis, Statue d'Anne de Kiev, reine de France, le 19 décembre 2009. Photographies : Patricia Tutoy.

 

(1) Jacqueline Dauxois, Anne de Kiev, reine de France, Presses de la Renaissance, Paris, 2003.

(2) Père Roger Hallu, Anne de Kiev : reine de France, Università Cattolica Ucraina, Rome, 1973.

(3) Journées européennes du patrimoine à Crépy-en-Valois.

(4) La compagnie de la Fortune - Théâtre en soi.

 


 

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