Faut faire du sport pour mieux sporter
, disait Pierre Dac. Mais mieux sporter n’est pas forcément s’habiller en nylon fluo, avec le croco sur la poitrine et foncer se défoncer dans la fulgurante nature. A y regarder de plus près, le vrai sport n’est pas là.

 

Quand l'ascenseur du bloc G est en panne, celui qui gravit les douze étages pour arriver au F4 chéri, avec le sac à provisions, le cartable, ou bien les trois packs de Kro, sait, dans sa chair, que cette ascension vaut bien un cinq mille mètres remporté par un Kenyan inconnu, au moins aussi inconnu que l’Africain qui, justement, habite au onzième et qui l’a doublé à mi-parcours. Celui qui quitte, au petit matin, sa banlieue lointaine, un jour de grève totale des transports, pour rejoindre à pied son bureau, les burlingues étant toujours au centre ville, rarement sur les bords, il chômerait bien, lui aussi, mais justement c’est vendredi et son patron esclavagiste à tous les coups va lui faire sauter trois jours, celui-là sait ce qu’est un marathon, et sa joie d’arriver avant onze heures est aussi grande que celle d’un Mimoun venant d’en mettre plein la vue à Zatopek. Ou celui qui, hagard, en  manque nicotineux, part un dimanche matin pour tenter de trouver, entre bretelles et ronds-points, le tabac ouvert, sait ce qu’est un raid, un vrai, genre Ténéré ou Gobi ou genre la sœur de Violette.

J’ai pris mon cahier et je me suis mis à écrire tout cela. Comme pris de graphomanie, là, face à la mer stupide.

Les spécialités sportives sont redoutables. Le bricolage, un bon coup de marteau sur l’ongle du pouce vaut bien un claquage chic au tennis, questions hurlements et imprécations, le taillage de la haie, le repiquage des carottes, l’apéro au bar Le Rendez-vous des Sportifs, course de fond consistant à garder son souffle pendant la discussion politico-municipale pour tenir le coup jusqu’au moment de savoir qui va payer la tournée, et la pétanque de l’après-midi qui est le lancer de poids du pauvre, voilà quelques exemples imparables pour passer la fin de semaine en sportant. Il y a aussi l’achat du paris-brest en évitant le vendeur du Journal du dimanche, le gonflage du vélo des gamins, effort court mais violent, la visite aux cousins, la chasse à la barrette, le lavage de bagnole, épreuve reine nécessitant souffle, résistance et savoir-faire en béton. Sans parler de la fameuse et terrifiante course au caddie, très prisée dans les carrefours au moment où les mammouths vont boire.

J’ai soufflé.

Le silence.

Je me suis rendu compte qu’à Capri, dans les airs, il n’y avait presque pas d’oiseaux.

Peut-être se renseigner et savoir pourquoi. Cela cachait sûrement un grand crime écologique. Des têtes pouvaient tomber.

Il y a aussi la banlieusarde course au RER, du grand art, courir dans les escaliers, cavaler dans la rue, dévaler les souterrains, sauter les portillons pour pouvoir, récompense suprême, s’entasser dans les wagons entretenus par un Etat qui ne vous transporte plus mais vous roule, la course à l’autobus, tout aussi spectaculaire (surtout quand il s’agit du dernier, vers vingt-deux heures), les plus favorisés pouvant concourir aux deux, RER + autobus, mais là c’est carrément les jeux olympiques, seuls les plus méritants et les plus doués y ont accès.

Une jolie femme est passée, en courant et en tee-shirt. Sans soutien-gorge. A ce tarif-là, dans quelques années, elle jouera au foot avec ses nichons.

 

Ne pas oublier le supertriathlon féminin, transport des bambins à la crèche suivi du passage à la laverie automatique, courses en supérette, retour à la laverie, transbahutage du matériel au cinquième, ménage, repassage, vaisselle, cuisine, visite à la sécu pour régulariser, rechercher les gniards à l’école, faire le goûter, aider aux devoirs, passer toute la marmaille à la douche, faire manger la tripotée familiale, déshabiller, coucher et s’occuper du mari. Le sport, le vrai. La vie, la probable.


Jean-Bernard Pouy (né à Paris en 1946),
extrait de Le rouge et le vert, 2005.


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