Lavinia Altara.


Dans les années 1950, la passion décorative d'Edina Altara gagne ses soeurs Lavinia et Iride qui lui sont très liées et qui avaient partagé, dans l'enfance, les distractions créatives et la pratique quotidienne de patients exercices manuels.

En 1955, lors d'un séjour chez sa soeur Edina à Milan, Lavinia Altara débute le modelage de figurines en terre non cuite, donnant vie à de petites compositions sur les thèmes mythologique et religieux, à la touche ingénue, vive et pleine d'humour. Giò Ponti, qui voit ses travaux chez Edina Altara, en est immédiatement touché et publie, dans le numéro de Domus de décembre 1955, Le quattro stagioni (Les quatre saisons) et La Fuga in Egitto (La Fugue en Egypte). La délicieuse ironie de l'invention est liée à un sens de la forme qui pourrait faire penser à une artiste plus experte, en particulier dans Le quattro stagioni : L'estate (L'été) nu avec un gros poisson à la main et le soleil qui resplendit sur une jambe, L'inverno (L'hiver) ébouriffé, La Primavera e L'Autunno (Le Printemps et L'Automne) couronnés de fleurs et de grappes. Ce premier exploit n'a pourtant pas de suite immédiate : quelques années passent avant que Lavinia reprenne de manière continue ses expérimentations plastiques ; c'est probablement la mort précoce de son fils Mario, en 1960, qui l'incite à s'y consacrer de nouveau.



Giò Ponti.


Les sculptures désormais réalisées en terre cuite sont fixées sur des tablettes de bois usées par le temps, de façon à obtenir l'effet d'un relief (Le quattro stagioni se présentent également ainsi aujourd'hui). Lavinia Altara privilégie les sujets religieux et, comme sa soeur Edina, sait trouver le déclic fantastique qui rénove les iconographies archiconnues : sur La creazione, Dieu rayonnant au milieu de l'univers, démocratiquement flanqué d'Adam et d'un chimpanzé (en hommage aux théories darwiniennes ?), et entouré de monstres préhistoriques qui feraient peur à Godzilla […]. Lavinia Altara semble spontanément rappeler la touche brute mais efficace des tailleurs de pierre romans, dans les proportions des personnages altérées par la fonction expressive, par la façon de résoudre les détails d'un drapé, la forme d'un arbre ou un élément d'architecture.

Plus tard, le collage et la peinture prennent place aux côtés de la sculpture. Les premiers collages sont des compositions de fleurs et d'insectes, d'oiseaux et de minéraux, découpés dans des revues, montés sur du verre transparent ou opalin et enfermés dans des cadres blancs : oeuvres à la valeur purement ornementale, difficilement séparables des lieux pour lesquels ils furent réalisés. Lavinia Altara se consacre au collage, créant, à l'aide de figures de carte découpée peintes par elle-même, des scènes qui rappellent le monde de son enfance ; puis, à partir de la fin des années 1960, elle transfère ces mêmes objets en peinture. Ses peintures - présentées avec succès dans diverses expositions d'art naïf – évoquent les rites quotidiens de la bourgeoisie dans le Sassari du début du vingtième siècle, la promenade, le thé dans le jardin, la première au théâtre. Le petit monde que ces toiles décrivent – pas si lointain de celui des collages du dix-neuvième siècle de sa soeur Edina – peut apparaître aujourd'hui comme un monde de manière avec son scénario de jardins bien ordonnés, d'édifices bien entretenus, de dames bien habillées, d'enfants bien élevés. Mais ce monde a aussi un accent de vérité incomparable : impossible de ne pas imaginer, devant un tableau comme Concerto in salotto (Concert au salon), que l'auteure était là, devant ce piano, sous le lampadaire de cristal, près du brasero ; c'est peut-être la petite fille qui s'ennuie et qui observe la scène appuyée au banc, comme sur Giardinetto interno (Petit jardin intérieur) c'est cette autre enfant qui, au pied de l'escalier, regarde l'enfant plus jeune glisser sur la balustrade, tandis que le parent, du haut de l'escalier, fait un reproche un doigt levé. Comme celui des sculptures, le style est élémentaire, poétique dans sa simplicité, mais dans le même temps d'une précision miraculeuse dans l'enregistrement des détails du lieu et les particularités de la mode de l'époque, souvenirs de plus d'un demi-siècle (Tu as le miroir de la mémoire dans la tête, commentait Edina Altara). Lieux, habits, meubles mais aussi les nuances des costumes et des coutumes sociales sont finement fixés sur des toiles comme L'Aida, Aïda, où la salle du Teatro Civico, sous la voûte décorée par des putti et des guirlandes, accueille toutes les classes, la noblesse et les hauts gradés de l'armée dans les premières rangs de loges, et au fur et à mesure la haute et la moyenne bourgeoisie, jusqu'aux étudiants et aux institutrices entassés dans le poulailler ; ou encore Il bagnetto di Portotorres (Le petit bain de Portotorres) où au petit kiosque et aux cabines de la classe aisée s'oppose, dans le fond, la cabane du berger. Petits chefs-d'oeuvre d'humour et de finesse d'observation, les tableaux de Lavinia Altara sont l'équivalent d'un livre de mémoires, un voyage à reculons dans le temps à travers la peinture.

Source : Giuliana Altea, Edina Altara, Editeur Ilisso, collection I maestri dell'arte sarda (Les maîtres de l'art sarde), 2006, 127 pages, uniquement disponible en italien. Texte extrait de la partie intitulée Lavinia : lo "specchio della memoria" (Lavinia : le « miroir de la mémoire »), pp. 96-105. Traduit de l'italien par Patricia Tutoy, le 11 septembre 2009.



Le quattro stagioni, Les quatre saisons, argile non cuite, support en châtaignier, (1955) 32,2 cm x 71,5.

 


Salomè, Salomé, haut-relief en terre cuite, (seconde moitié des années 1950-début des années 1960).



Il paradiso terrestre, Le paradis terrestre, terre cuite, support en châtaignier, (seconde moitié des années 1950-début des années 1960), 48,5 cm x 87,5.



Crocefissione, Crucifixion, terre cuite, support en châtaignier, (seconde moitié des années 1950-début des années 1960), 47,5 cm x 90,5.



Tradimento di Giuda, Trahison de Judas, terre cuite, support en châtaignier, (seconde moitié des années 1950-début des années 1960), 47 cm x 90.

 


La creazione, La création, terre cuite, support en châtaignier, (seconde moitié des années 1950-début des années 1960), 77,5 cm x 135.

 


Battesimo di Cristo, Baptême du Christ, terre cuite, (seconde moitié des années 1950-début des années 1960), 25,5 cm x 19,5 x 13. La partie inférieure du bâton du Saint est manquante.

 

 

Un autre aspect de l'activité artistique de Lavinia Altara, comme celui de ses soeurs Edina et Iride, est à valoriser : la décoration intérieure de son appartement situé via Regina Margherita à Cagliari. Lavinia Altara a contribué à son aménagement en inventant des détails et des solutions insolites. Giò Ponti, architecte et designer, écrivit : Très souvent une dame qui aménage sa maison peut faire mieux que l'architecte, in Stile, Milano, n° 2, février 1941.

 

 

 


I cristalli, Les cristaux, 1964, collage de cartes imprimées sous verre, fond sous verre opalin, 104 cm x 88.

 


Ricordo d'infanzia. Il bagnetto di Portotorres, Souvenir d'enfant. Le petit bain de Portotorres, 1971, huile sur toile, 57,2 cm x 75.

 

 

Concerto in salotto, Concert au salon, (début des années 1970), huile sur toile, 41,4 cm x 67,4.


 

Giardinetto interno, Petit jardin intérieur, 1974, huile sur toile, 60,2 cm x 70.

 

 


L'Aida, Aïda, 1975, huile sur toile, 68 cm x 92,2.

 


À suivre un article sur les créations extravagantes et fantaisistes d'Iride Altara.

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