Suite aux illustrations de Sergio Tofano, j'ai porté un intérêt tout particulier à l'artiste italienne Edina Altara dont l'existence et l'univers artistiques m'étaient totalement méconnus.

Après des recherches sur des sites et dans des ouvrages de l'histoire de l'art en langue italienne, quinze articles seront consacrés à Edina Altara, et non pas un seul comme je l'annonçais ici. Une biographie sera proposée pour celles et ceux qui veulent aller plus loin dans la connaissance de l'artiste. Une bibliographie est en cours d'élaboration. Pour l'instant, la majeure partie des ouvrages sélectionnés est en italien. J'espère en trouver en langue française.

Les textes que j'ai consultés sont donc en langue italienne. J'en propose une traduction en français. Les sources sont naturellement communiquées. Le rythme de mise en ligne des articles dédiés à Edina Altara n'est pas défini, il dépend de ma disponibilité à traduire.

Je souhaite à tous les visiteurs de ce blog une belle visite dans l'univers d'Edina Altara. Pour que ses créations restent à jamais dans la mémoire collective mondiale.

Dans les arts appliqués italiens du vingtième siècle, Edina Altara est une figure à part : illustratrice, peintre, créatrice d'objets, de décorations, d'ambiances, son oeuvre prend naissance dans le monde du quotidien féminin et domestique ; la décoration est son domaine privilégié et la maison la sphère idéale où elle se manifeste.


Depuis son enfance, Edina Altara cultive ses capacités manuelles. Elle préfère le papier découpé, les couleurs, les pièces d'étoffe aux jouets traditionnels fabriqués. Elle invente et crée des figurines, des objets, des histoires. Chez Edina Altara, la passion spontanée pour l'ornement s'associe à sa prédilection cultivée pour l'artisanat baroque et rococo, pour
« les bonnes choses de très mauvais goût » du très proche dix-neuvième siècle. La pratique du bricolage à la maison s'unit aux formes du design contemporain.

Edina Altara partage ses passions avec ses deux soeurs Lavinia et Iride. Ces dernières viennent à l'art à l'âge adulte. L'art les éloigne momentanément d'un destin tranquille d'épouses et de mères bourgeoises. A l'inverse, le choix créatif d'Edina Altara est un choix de vie où solitude et insécurité économique sont le scénario très courant dans les biographies des artistes du vingtième siècle. Même si les débuts précoces, suivis avec attention par la critique, semblent un instant la destiner à un rôle de premier plan, sa carrière se déroule en sourdine, d'abord auprès et dans le sillage de son mari, l'illustrateur Vittorio Accornero de Testa (pseudonyme d'artiste : Victor Max Ninon), puis dans l'ombre de l'architecte et designer
Giò Ponti.

 

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Les soeurs Altara avec leur mère, aux débuts des années 1930. De gauche à droite : Edina, Aurora (l'unique fille à ne pratiquer aucune forme d'art),  Gavina Campus (la mère), Iride et Lavinia. Photographie : Alfredo Ferri.

 

Les liens et la collaboration avec Ponti marquent profondément l'oeuvre d'Edina Altara à partir de la fin des années 1940, quand, en parallèle à son travail d'illustratrice, celui de peintre et de décoratrice acquiert un poids majeur. Dans le même temps, Lavinia et Iride, ses deux soeurs, débutent leur activité dans les arts appliqués rapidement signalée par Ponti sur les pages de sa revue Domus. L'oeuvre des soeurs Altara est restée jusqu'à présent aux frontières de l'histoire de l'art qui a, à peine, enregistré l'existence d'Edina Altara, redécouverte comme illustratrice entre les années 1980 et 1990, en Italie (probablement lors de sa mort survenue en 1983). Elle fut considérée pour son activité de céramiste et mentionnée très vite pour ses interventions dans la décoration et l'aménagement aux côtés de Ponti. Encore moins connues qu'elle, Lavinia et Iride sont restées cantonnées, la première dans le milieu des expositions et des répertoires spécialisés consacrés à la céramique et à la peinture naïve, la seconde dans l'horizon – tout autant circonscrit – des revues artisanales.

Le destin des trois soeurs fut placé dans le domaine des arts appliqués longtemps considéré comme secondaire, dans un contexte de redéfinition du domaine opérationnel de l'art qui prend forme entre la fin du dix-neuvième et les débuts du vingtième siècles.

 

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 Lavinia, Iride et Edina Altara, à Cagliari (Sardaigne) en août 1937.

 

Parallèlement à la naissance du Modernisme, les femmes en général sont repoussées aux frontières du domaine de l'art au moyen d'une double stratégie d'exclusion et de démarcation des milieux créatifs : à travers le renforcement de la distinction entre les arts « majeurs » et « mineurs » d'une part et, d'autre part, de l'opposition entre les amateurs et les professionnels.Le processus de construction de l'identité de l'artiste moderne, engagé à cette époque, se base sur l'exclusion des femmes, d'un « prolétariat artistique » féminin dont la croissance est très rapide au dix-neuvième siècle. Avec un mouvement symétrique à celui qui le porte à ouvrir de nouveaux espaces opérationnels pour l'avant-garde, le Modernisme vise à contenir la pression des artistes, et simultanément à reléguer les femmes – toutes – dans le rôle de « l'autre », du « différent » en opposition au rôle qui construit la nouvelle identité masculine. Contre cette toile de fond, l'histoire d'Edina Altara et de ses soeurs est considérée comme une négociation continue entre scène domestique et scène de l'art, dimension privée de la créativité et de la reconnaissance publique d'un rôle social, entre être et paraître.


Dans les années de la fin du dix-neuvième et du début du vingtième siècles, jouer avec une paire de ciseaux, de la colle et des papiers de couleurs était l'un des passe-temps les plus répandus parmi les enfants. Edina Altara fait ainsi ses premiers pas d'artiste. Avant-dernière de quatre filles d'un oculiste, Edina Altara grandit en Sardaigne, à Sassari, ville qui, dans les premières années du vingtième siècle, s'ouvre aux choses de l'art, avec la formation d'une vive intellectualité et d'un mouvement figuratif embryonnaire intéressés au problème du rachat politique et culturel de l'Ile.  Aucune des trois soeurs artistes ne suit de formation artistique, ni ne poursuit d'études autre que l'école. Sassari : une petite ville où les familles de la bonne bourgeoisie se connaissent et se fréquentent toutes, et où ne passent pas inaperçus les premiers succès de Giuseppe Biasi, artiste qui représente, avec un ton tendant à l'exotisme et un style débiteur des dissidences autrichienne et allemande, un monde, celui populaire sarde, précédemment l'objet d'une seule curiosité ethnographique. Biasi se signale en 1907, comme illustrateur de l'hebdomadaire pour les enfants Il Giornalino della domenica. Quand Edina Altara a quinze ans (Lavinia et Iride en ont respectivement dix-sept et quatorze), Biasi est alors une référence pour toute une génération d'artistes sardes déterminés à rénover l'image de leur terre, entrelaçant la tradition locale à la modernité figurative, ou au moins à cette version modérée de celle que, en Europe, proposaient les dissidences. A cette époque-là, les premiers collages créés par Edina Altara émergent : compositions synthétiques en papier, étoffe et fil dont il ne reste rien, mais qui intéressent Biasi au point de l'inciter à prodiguer conseils et encouragements à la jeune femme. Biasi invite Edina Altara à exposer dans la salle sarde prévue pour l'exposition romaine de 1915. Le projet n'aboutit pas à cause d'une série de retards d'organisation et de l'entrée en guerre de l'Italie. C'est l'année suivante, à Sassari, lors de l'exposition de la Mobilisation Civile, que les travaux d'Edina Altara arrachent des exclamations d'émerveillement aux commentateurs pour qui la technique même de collage (dont la légitimité dans le domaine artistique était plutôt récente, remontant à 1912 et aux expérimentations cubistes de Picasso et de Braque) constitue une nouveauté :

Elle peint de manière singulière ; elle superpose des morceaux de papier coloré sur un fond obscur et obtient les figures qu'elle veut avec un effet surprenant
, "L'exposition artistique sarde au bénéfice des famille des combattants", in La Tribuna, Rome, 4 octobre 1916 ("La mostra artistica sarda a beneficio delle famiglie dei combattenti", in La Tribuna, Roma, 4 ottobre 1916).

Avec simplicité, très pauvre en moyens, elle a placé de minuscules morceaux de papier, de toile, de fil, pour une impression la plus immédiate et la plus heureuse,
M. Saba, "L'ouverture de l'exposition artistique à Sassari. Peintres et sculpteurs", in Il Giornale d'Italia, Rome, 23 septembre 1916 (M. Saba, "L’apertura della Mostra Artistica a Sassari. Pittori e Scultori", in Il Giornale d’Italia, Roma, 23 settembre 1916).

Elle n'utilise ni pinceau ni couleurs, elle peint et dessine en découpant du papier déjà teint  que l'on trouve dans le commerce. Une manière simple mais merveilleuse : ingénuité et immédiateté d'expression, couleurs pures, fraîches et décisives, dessin vigoureux, perspective soignée, effet décoratif surprenant, S. Ruju, « Peintres sardes », in Il Giornale d'Italia, Rome, 29 décembre 1916 (S. Ruju, "Pittori sardi", in Il Giornale d’Italia, Roma, 29 dicembre 1916).

Source
: Giuliana Altea, Edina Altara, Editeur Ilisso, collection I maestri dell'arte sarda (Les maîtres de l'art sarde), 2006, 127 pages, uniquement disponible en italien. Texte extrait de la partie intitulée "Edina Altara e le sorelle" (Edina Altara et ses soeurs), pp. 7-9. Traduit de l'italien par Patricia Tutoy, le 7 septembre 2009.

 

 


Diaporama : Edina Altara en 1926 - Diaporama

 

Depuis le 22 mai et jusqu'au 27 septembre 2009 (Information du 4 octobre : l'exposition est prolongée jusqu'au 31 décembre 2009), il est possible d'admirer quatre oeuvres des années 1950 d'Edina Altara, à Sassari en Sardaigne.  Les peintures à l'huile, dont une inédite, sont visibles à l'exposition Peinture Sarde du XXe siècle (Adresse : corso al Mus'a - Pinacothèque Canopoleno, piazza Santa Caterina).

 

A suivre.


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