Giotto et Saint François sur les fresques de la basilique d'Assise
Giotto fut le père de la nouvelle peinture comme Giovanni Boccaccio (Boccace, en français) fut celui de la prose nouvelle. Après Boccaccio, la prose devint apte à traiter de tous les sujets. Après Giotto, la peinture fut capable de tout exprimer avec bonheur. C'est en ces termes qu'au XVIIIe siècle, l'abbé Lanzi définit l'apport exceptionnel de Giotto à l'histoire de l'art. Ce jugement a le mérite de souligner l'originalité profonde de Giotto : il n'a pas seulement inventé un nouveau langage, il a forgé le langage nouveau de la peinture. Il a laissé en héritage des oeuvres immortelles, mais aussi un instrument de communication universel dont les artistes qui lui succédèrent surent tirer profit, l'adaptant à leur sensibilité propre et aux canons esthétiques de leur temps.
Ce « dégel » que connaît alors l'Occident voit affleurer le sentiment de l'Histoire : désormais, on prend en compte l'existence de l'individu, caractérisé par un visage, une psychologie, un comportement, des vêtements, une maison, des objets, par tout ce qui peuple sa vie quotidienne et définit son identité. Jusque-là, la représentation artistique semblait s'être fixée la redoutable mission de renvoyer ce qu'elle représentait vers autre chose, un ailleurs où semblait s'être concentrée la spiritualité de l'univers. L'art s'exprimait alors dans la fugue, et l'image ne servait qu'à laisser transparaître l'esprit. Mais, si l'on contemple, une madone de Duccio di Boninsegna (artiste déjà très connu quand Giotto opère ses premières armes en peinture), et si l'on observe le visage de la Vierge (sur les fresques de la chapelle des Scrovegni, dite chapelle de l'Arena, à Padoue, environ 1304-1307) en faisant abstraction des géométries irréprochables, des compositions aériennes et gracieuses qui l'entourent, on s'aperçoit que le rapport s'est inversé et que c'est à travers l'esprit que transparaît la chair. Le charme lyrique de cette oeuvre est justement dans cette sensualité timide, cette touche de tendresse, ce murmure de l'Histoire.
Duccio di Buoninsegna, La Vierge sur le trône (Madone Rucellai), 1285 - Museo degli Uffizzi (Musée des Offices), Florence.
Je propose maintenant d'étudier ce que je viens d'avancer dans cette introduction, en pénétrant dans l'église supérieure d'Assise :


Les différents panneaux de Giotto sont encadrés par une véritable architecture peinte, qui se confond avec celle de
l'édifice ou s'y superpose. L'effet recherché au départ s'est estompé : les fines colonnes torses de couleur blanche, imitant le marbre, qui séparent les scènes baignaient à l'origine dans un
savant clair-obscur que l'on ne peut plus apprécier, les couleurs ayant foncé, les bleus des ciels, des habits et des étoffes ayant viré au vert. Enfin, les tituli (titulus au singulier : inscription latine qui accompagne chaque épisode de la vie du saint et qui est
inspirée de la biographie officielle de saint François rédigé par San
Bonaventura (Saint Bonaventure) quand il fut élu ministre général de l'ordre des Franciscains) sont pratiquement illisibles.
Ces histoires de saint François – qui ont vraisemblablement été peintes entre 1296 et 1305 – suivent fidèlement la Legenda Maior de saint Bonaventure, et les différents tableaux furent réalisés dans l'ordre selon lequel se déroule le récit, sauf le premier (François recevant l'hommage d'un homme simple)
qui fut achevé après le départ de Giotto pour Rome.
Arrêtons-nous devant le premier des vingt-huit épisodes de la vie de saint François, L'hommage d'un homme simple :
Le portrait de l'homme simple, aux cheveux un peu en désordre, à l'étrange barbe (si différent des personnages solennels qui assistent à la scène), est empreint d'un sentiment intense et sincère. C'est le visage de quelqu'un qui, tout en rendant hommage, demande plus qu'il ne donne. Sa dévotion passionnée est l'expression d'un mystère prophétique, du destin de la sainteté. François répond à tout cela avec une élégante simplicité. C'est un tout jeune homme aux traits purs, qui porte l'auréole comme un délicat ornement. Il n'est pas encore vêtu de l'humble robe brune, mais d'une tunique bleu clair dont la sombre élégance le rapproche plus des notables présents que de l'homme simple. Comment François accepte-t-il l'hommage qui lui est fait ? En retenant du pied la toile étendue devant lui et en tendant sa main délicatement vers l'homme agenouillé. Il ne feint pas l'étonnement. Il apparaît pleinement conscient de l'honneur qui lui est rendu et de son importance. Son attitude reflète la sérénité ; il semble accepter sans arrière-pensée le destin qui est le sien. On perçoit ici que François ne trahira pas la confiance que l'on met en lui ; il ne sait pas encore clairement pourquoi l'homme simple se prosterne, mais d'avance il accepte ce que Dieu attend de lui. Entre le futur saint et l'humble fidèle qui reconnaît en lui cette sainteté s'établit un dialogue profondément humain.
Rien n'y manque, ni les barres transversales qui servent d'appui, ni le drap abandonné au souffle du vent, ni les
blasons armoirés et colorés qui ornent la tour, surmontée d'une cloche fixée à un échafaudage de bois.
L'église est, elle aussi, soigneusement rendue dans ses moindres particularités : la rosace
flanquée de deux anges qui orne le front, la délicate sculpture de sa frise, le pavement en brique rouge de son sol et jusqu'aux petites grilles qui en ferment les fenêtres, aux minces colonnes
de sa façade qui paraissent se prolonger et soutenir le palais épiscopal, dont on aperçoit un riche plafond à caissons. Plus encore que de précision et de goût du détail, Giotto témoigne ici d'un
grand respect de la réalité. Il restitue un espace vivant alliant l'harmonie palpitante de la vie à l'harmonie spirituelle. On a voulu définir la façon de peindre de Giotto comme « une
analyse dans la synthèse ». Pour Giotto, comme pour Dante, la
réalité renferme une infinie richesse symbolique. Sa représentation attentive, « analytique », des images de la réalité historique n'est autre qu'un décryptage poétique de sa mémoire
symbolique. Là réside la grandeur de Giotto, et pas seulement dans son extraordinaire habileté à rendre le réel, habileté qui, selon Boccaccio, conduisit maintes fois ceux qui contemplaient ses
oeuvres « à commettre des erreurs et à considérer comme vrai ce qui venait d'être peint ». Giorgio Vasari rapporte à ce propos une anecdote significative : Cimabue, chez qui Giotto était en apprentissage, s'étant un
instant éloigné de la fresque qu'il était en train de réaliser, Giotto peignit une mouche sur le nez d'un personnage auquel le maître travaillait. A son retour, celui-ci s'acharna à chasser la
mouche qu'il croyait vraie !
Le deuxième épisode, Le don du manteau, est empreint d'un lyrisme intense :

Le froid hivernal qui pousse le tout jeune François à donner son manteau à « un chevalier noble, mais pauvre et mal vêtu », est rendu par les rochers sombres, coupants, qui se détachent sur un ciel balayé par le vent :

La ville, frileusement blottie derrière ses murs d'enceinte, l'église et les rares buissons accentuent l'impression
de froidure et de solitude. La scène semble baigner dans un silence de contes de fées, et le regard qu'échangent les deux hommes, tandis que le cheval broute la maigre herbe hivernale, n'en est
que plus intense.
Si, dans le premier épisode, le principal protagoniste est la ville, si, dans le second, c'est une reconnaissance intuitive qui interrompt un instant une promenade solitaire, le troisième
Le songe du palais tient, quant à lui, de la fable :
François a une vision prophétique de son avenir, il voit non pas un rude ermitage mais « un grand et splendide
palais », ce qui peut signifier que le temps de la retraite méditative et solitaire est révolu et qu'il faut reconstruire. Cette fresque se divise en deux parties : à gauche, tandis que
François dort, le Christ lui montre de la main, pour reprendre les termes du titulus « un palais splendide et grand avec des armes frappées du signe de la croix ». L'édifice,
représenté sur la droite, est légèrement en retrait pour bien montrer qu'il s'agit là d'une vision de l'avenir.
Le renoncement aux biens est sans conteste l'épisode le plus dramatique du cycle :

Mais le drame est ici au service du message spirituel. Les hautes maisons de la ville, témoins de la scène, dessinent une pyramide qui jaillit vers le ciel, donnant à la composition un élan ascensionnel qui suggère précisément l'envolée vers Dieu. Au bras tourné vers le sol de Bernardone, le père de François, que retiennent ses amis, répond le bras levé de François, dont le regard inspiré est détaché de tout ce qu'il se passe sur terre. L'intense mysticisme de François fait en quelque sorte le vide autour de lui, un vide que souligne par contraste la vivacité de la foule, des vêtements colorés, des enfants groupés dans un angle. Cette fresque montre l'évêque voilant affectueusement de son manteau la nudité de François. Le Poverello rend ici ses vêtements à son père. Tandis que l'évêque le couvre de son manteau, François, les yeux levés au ciel, prie. Dans cette scène d'un réalisme saisissant, Giotto s'est attaché à rendre l'expression des différents personnages. On remarquera notamment l'attitude du père, visiblement irrité, que retient un membre de sa suite. Quant à la figure de François, représenté torse nu, elle n'avait jusque-là aucun précédent dans la peinture occidentale.

Sept autres épisodes de la vie de François ornent le mur droit de la basilique d'Assise, si l'on se place par rapport à l'entrée. De même que Innocent III approuvant la règle franciscaine :
tous proclament la sainteté du Poverello. Dans cette fresque, Giotto oppose la communauté des frères vêtus de leurs humbles robes brunes, tous égaux avec leurs tonsures et leurs mains jointes pour la prière, aux membres de la curie, lesquels arborent de riches ornements, des mitres imposantes, des atours précieux, tous les signes extérieurs de l'autorité. Mais cette opposition est le prélude à un partage des tâches, à un respect réciproque. Et les visages des moines expriment, dans la diversité de leurs physionomies populaires, le « saint désir » de courir le monde afin d'être les messagers de la nouvelle parole chrétienne :
Ici, Giotto a restitué avec un soin scrupuleux l'élégant motif décoratif,
inspiré de l'art des Cosmati, qui orne les murs de la salle où se déroule cette scène
:

Parmi les sept épisodes ornant le mur de droite de la basilique, deux fresques se détachent particulièrement de l'ensemble : Les démons chassés d'Arezzo et La crèche de Greccio.
Dans la première, la puissance d'expression de l'art de Giotto atteint véritablement des sommets :
Dans La Crèche de Greccio
:

Dans Le Miracle de la source :

Dans Le Sermon aux oiseaux :

A partir du panneau représentant La Mort de saint François, la participation de Giotto à l'exécution des fresques d'Assise se réduit progressivement. La multiplication des figures du second plan, la stylisation des anges, l'accentuation de l'expression tragique des moines s'éloignent des conceptions picturales du maître, dont on retrouve néanmoins la manière dans la composition générale de l'oeuvre.
De toutes ces oeuvres que je viens de citer, La Mort du Chevalier de Celano est généralement considérée comme la plus achevée :

Ce panneau, qui évoque, comme l'indique son titulus, la mort brutale d'un chevalier que François vient de
confesser et d'absoudre, résume en quelque sorte tout l'univers poétique de Giotto. A droite, autour du corps étendu du mourant sont rassemblées des femmes, dont les visages expriment chacun une
émotion : la pitié, la douleur, la surprise, le désarroi. A gauche, au-dessous d'un haut balcon, deux moines se tiennent près d'une table dressée, dont chaque élément – la nappe à l'élégant
drapé, la carafe, les verres, le couteau, le pain ainsi que le plateau portant la nourriture – est admirablement rendu. A l'intensité du sentiment répond le calme tranquille des habitudes, malgré
la brutalité de la douleur, la vie continue. Au centre de la scène se trouve le saint, pleinement convaincu que, en Dieu, tout est vie, même la mort, que tout est grâce.
Le cycle d'Assise répond à un souci affirmé d'unité, même si différents élèves de Giotto ont participé à la réalisation de telle ou telle fresque. Le peintre module l'intensité dramatique des
scènes pour faire ressortir toutes les nuances du comportement et du message spirituel de saint François. Au fil des épisodes, il met l'accent sur la tendresse, sur la sérénité, sur le lyrisme,
sur l'aura qui se dégage du Poverello. Il fait alterner le miraculeux avec le quotidien, le récit hagiographique avec la relation pure et simple d'un événement particulier. Saint
François est à ses yeux un héros humain : il n'est pas un modèle, mais un exemple, dont l'homme reste proche en dépit de la distance infinie qui le sépare de sa sainteté. De ce point de vue, le
cycle d'Assise est peut-être l'un des monuments les moins « cléricaux » de l'art religieux. Les six premiers panneaux du cycle évoquent la préparation à la sainteté. François n'y
apparaît revêtu de la robe brune que dans le dernier épisode.
Ainsi à Assise, dans cette église baignée par la douce lumière de l'Ombrie, devant tous ces chefs-d'oeuvre qui n'ont rien perdu de leur force, on prend conscience du fait que la renommée de Giotto n'est pas près de s'éteindre. J'ai extrait de mes archives ce texte rédigé le 28 avril 1987 lorsque j'étais étudiante en lettres et civilisation italiennes à l'Université Paris X-Nanterre. Par ce texte et les images qui l'accompagnent, je souhaite prolonger la renommée de Giotto dans la mémoire collective. Puisse ma modeste contribution à raconter quelques panneaux de la vie de saint François apporter à des collégiens, des lycéens et des étudiants de ce début de XXIe siècle à approfondir leurs connaissances sur Giotto en particulier et la culture italienne en général. Xavier Darcos, ex-ministre de l'Education nationale (2007-2009) remplacé en juillet par Luc Châtel a osé déclarer que l'italien est une langue rare. En ma qualité d'italianiste, il m'est difficile d'admettre un tel propos.
Jean Giono, dans son livre
Voyage en Italie, écrit : Ici point de cariatides ni de vieux
écussons, mais le crépi comme seul peut le faire un bon maçon piémontais. C'est une joie de l'oeil. La chaux est dosée de telle façon qu'elle boit la lumière. Sous certains angles les façades
apparaissent irisées comme de la nacre. La peinture des volets est d'une justesse de ton qui dénote un sens très sûr et subtil de la couleur et des rapports. Il y a des verts dégradés sur des
roses très fins que le soleil fait éclater dans le mélange de chaux et de sable, des bleus frottés posés sur des blancs gris et cent exemples de cette harmonie de bruns, d'ocres légers, de
pourpre éteinte qui est dans Giotto.
Dix ans après la rédaction de mon texte, le 26 septembre 1997, à 2 h
33 du matin, un tremblement de terre ravage Assise. Quelques heures plus tard, le cauchemar recommence. A 11 h 42, une secousse plus violente - 5,8 sur l'échelle de Richter - fait s'effondrer une
partie de la voûte de la basilique et cause de nombreuses victimes.

Assise (Ombrie - Italie), Basilique Saint François.