Rossana Rossanda - Photo Patricia Tutoy


Editorial

Il Manifesto, 12 juillet 2008.

 

L’opportunité de Napolitano

Par Rossana Rossanda

 

 

Notre Constitution donne bien peu de pouvoirs au président de la République qui est tenu de la défendre ; parmi ces pouvoirs, il y a le droit de concéder la grâce et la possibilité de s’adresser aux Chambres [Chambre des députés et Sénat de la République, ndt]. Il ne peut en revanche leur renvoyer plus d’une seule fois une loi qu’il considère erronée : si ces Chambres la maintiennent en seconde lecture, il ne peut refuser de la promulguer – nous sommes une République parlementaire et il est bon que nous restions ainsi.

Ce n’est pas le cas de la France où le chef de l’Etat préside le Conseil des ministres : ainsi Nicolas Sarkozy parle du matin au soir comme président de la République, président du Conseil des ministres et leader de son propre parti, l’UMP. Une visibilité lui sert plus que jamais quand il est, comme aujourd’hui, en difficulté dans sa majorité.

C’est donc, nous supposons, dans sa première et sa seconde présentation qu’il a suggéré à Silvio Berlusconi, pendant le G8 sur l’île japonaise de Hokkaido, de grâcier l’ex-brigatiste Marina Petrella qu’il est en train de laisser mourir dans une prison française (hier soir, Marina Petrella fut transférée d’urgence dans un hôpital).

Sarkozy, de son côté, sans attendre l’avis du Conseil d’Etat, pense l’extrader en Italie, mais il aurait la conscience plus tranquille (ces derniers jours, il avait à peine terminé ses embrassades à Ingrid Bétancourt qu’il offrait déjà l’asile sans conditions aux membres des FARC qui rendraient les armes) s’il savait Marina Petrella grâciée.

Silvio Berlusconi l’a immédiatement rassuré après avoir reçu par retour d’e-mail depuis le Quirinale [L’Elysée italien, ndt] une note qui précise de quelle manière la grâce est une prérogative du chef de l’Etat. Chose que les deux auraient du savoir.

Il ne vaudrait pas la peine de commenter les propos des deux externalisateurs impénitents tels que Nicolas et Silvio s’il n’y avait pas, au centre, la vie d’une femme de 54 ans qui s’est reconstruite d’un passé tumultueux d’espérances et d’illusions, erroné mais partagé, non pas pour des raisons sordides, par une partie de sa génération. Marina Petrella fut condamnée une première fois à six ans de prison pour les seuls délits d’association et elle recommençait à vivre quand, dans le halo des nombreux procès Moro, elle fut de nouveau condamnée à la prison à vie pour avoir participé à un homicide et à d’autres délits commis en tant que dirigeante de la branche romaine des Brigades rouges.

Nous connaissons quelle extension fatale a eu l’expression « concours » dans les années de l’urgence. En réalité, les juges ne devaient pas considérer Marina Petrella aussi dangereuse puisque son arrestation ne fut pas immédiate, et elle, déjà fortement éprouvée par le choix fait et pour en avoir payé le prix, n’avait pas le courage d’attendre un avis de la Cour de cassation qui, à la limite, lui confirmerait la prison à perpétuité.

Elle s’est fiée à la parole que François Mitterand avait donnée en 1985, selon laquelle celui qui disait adieu aux armes et décidait de vivre une seconde existence en France, sans plus sortir de la légalité, y serait accueilli.

Ainsi les gouvernements qui ont succédé à Mitterand ont respecté sa parole et Marina Petrella vit en France depuis 15 ans avec tous ses papiers en règle, elle a trouvé un travail et donné naissance à une seconde fille.

Seulement depuis peu, sur pression du gouvernement italien et d’une fraction de la majorité de la droite française, nos voisins transalpins ont décidé de livrer à l’Italie dans un premier temps Cesare Battisti, puis Paolo Persichetti et enfin Marina Petrella.

Aujourd’hui, cette période des années 1970, en admettant qu’elle fut un vrai danger pour les institutions italiennes – chose dont doute celle qui écrit – est terminée depuis 30 ans. Marina en a 54 et cette issue absolument inattendue lui a ôté toute volonté de vivre. Elle ne se nourrit pas, elle ne parle pas.

Nous nous attendons à ce que Giorgio Napolitano ait l’humanité que le président français n’a pas eue, alors qu’il porte sur ses épaules l’engagement de Mitterand que l’Italie n’a pas : les années de plomb furent surtout notre drame et il est plus facile d’être généreux avec celles des autres. Mais nous pensons qu’il sera généreux, en prenant en considération l’histoire très particulière de Marina Petrella, la gravité de son état et, aussi, la grâce concédée par ses prédécesseurs à Renato Curcio et à Ovidio Bompressi.

Mais de sa part nous voudrions quelque chose de plus que la grâce pour Marina, grâce avec laquelle elle peut trouver les raisons pour continuer de vivre.

Nous voudrions un geste qui ferme la page judiciaire de plus d’une décennie douloureuse mais factuellement close. Trente ans, c’est beaucoup, tout le scénario et ses sujets ont changé. Nous nous attendons à ce que le président de la République adresse au Parlement l’exhortation à trouver la façon d’y mettre un terme. Il ne faut pas une mémoire partagée entre celui qui a aussi commis des actes graves – et payé très chère une tentative d’apparition sociale – et celui qui en fut la victime.

Nous ne croyons pas à l’oubli pur et simple, nous savons par les Grecs qu’il faut savoir se rappeler pour mettre un terme à la haine et élever un autel à l’oubli.

Nous savons aussi que ce ne sont pas les familles accablées qui veulent encore une vengeance, ce ne sont pas les Calabresi, les Moro, les Tarantelli.

Si Giorgio Napolitano invite à clore aussi symboliquement cette page, peut-être ne sera-t-il pas écouté immédiatement, mais sa parole restituera cette époque-là à l’Histoire et apportera la paix.

 

Traduction de l'italien par Patricia Tutoy, 13 juillet 2008.


Texte original : http://www.ilmanifesto.it/Quotidiano-archivio/12-Luglio-2008/art1.html

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