[…] En partant de la critique du capitalisme, on arrive donc immanquablement à l'écologie politique qui, avec son indispensable théorie critique des besoins, conduit en retour à approfondir et à radicaliser encore la critique du capitalisme. Je ne dirais donc pas qu'il y a une morale de l'écologie, mais plutôt que l'exigence éthique d'émancipation du sujet implique la critique théorique et pratique du capitalisme, de laquelle l'écologie politique est une dimension essentielle. Si tu pars, en revanche, de l'impératif écologique, tu peux aussi bien arriver à un anticapitalisme radical qu'à un pétainisme vert, à un écofascisme ou à un communautarisme naturaliste. L'écologie n'a toute sa charge critique et éthique que si les dévastations de la Terre, la destruction des bases naturelles de la vie sont comprises comme les conséquences d'un mode de production ; et que ce mode de production exige la maximisation des rendements et recourt à des techniques qui violent les équilibres biologiques. Je tiens donc que la critique des techniques dans lesquelles la domination sur les hommes et sur la nature s'incarne est une des dimensions essentielles d'une éthique de la libération.
Mon intérêt pour la technocritique doit beaucoup à la lecture, en 1960, de la Critique de la raison dialectique de Sartre ; à dix jours passés en Allemagne de l'Est, à la même époque, à visiter des usines à la vaine recherche de germes de pouvoir ouvrier ; puis, à partir de 1971 ou 1972, à la découverte d'Illich qui avait intitulé Retooling Society une première ébauche de La Convivialité (1). Illich distinguait deux espèces de techniques : celles qu'il appelait conviviales, qui accroissent le champ de l'autonomie, et celles, hétéronomes, qui le restreignent ou le suppriment. Je les ai appelées « technologies ouvertes » et « technologies verrou ». Sont ouvertes celles qui favorisent la communication, la coopération, l'interaction, comme le téléphone ou actuellement les réseaux et logiciels libres. Les « technologies verrou » sont celles qui asservissent l'usager, programment ses opérations, monopolisent l'offre d'un produit ou service.
Les pires des « technologies verrou » sont évidemment les mégatechnologies, monuments à la domination de la nature, qui dépossèdent les hommes de leur milieu de vie et les soumettent eux-mêmes à leur domination. En plus de tous les autres défauts du nucléaire, c'est à cause du rayonnement totalitaire – secrets, mensonge, violence – qu'il diffuse dans la société que j'ai mené campagne pendant dix ans contre le nucléaire. […].

André Gorz, Introduction in Écologica, Éditions Galilée, 2008, pages 15-16.

1) Ivan Illich, La Convivialité, réédité dans Oeuvres complètes, Fayard, vol. I, 2004.

La centrale nucléaire de Golfech et la Garonne vues depuis Auvillar, le 16 juillet 2013.  Photographie : Patricia Tutoy.

La centrale nucléaire de Golfech et la Garonne vues depuis Auvillar, le 16 juillet 2013. Photographie : Patricia Tutoy.

www.festivaldebonnet2013.wordpress.com

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