Depuis plus d'une vingtaine d'années, autant dire une génération, des habitantes et habitants du Val di Susa en Italie (Val de Suse en français) protestent et manifestent leur désapprobation contre la construction d'une ligne ferroviaire entre Lyon et Turin, dénommée TAV en italien, Treno ad Alta Velocità, train à grande vitesse (1). Côté français, on lutte aussi (2). Cette ligne servira au passage de trains de fret (marchandises) et de fait la grande vitesse n'a rien à voir là-dedans. C'est une entreprise privée française, la L.T.F., Lyon-Turin Ferroviaire (3), basée à Chambéry qui est en charge des travaux. La montagne en cours d'excavation révèle la présence très importante d'amiante et de pechblende, un matériau radioactif plus concentré que l'uranium appauvri à des fins militaires.

Les revendications principales des anti-TAV, NO TAV en italien, concernent la protection de la santé publique, de l'air, de l'eau et du sol d'un coin de terre menacé. Il s'agit aussi de l'exercice du droit de souveraineté et de sauvegarde d'un peuple sur sa terre. Enfin, il s'agit d'une lutte de prévention populaire face au désastre environnemental d'un des 395 projets en cours en Italie. Des réunions, des rassemblements, des manifestations sont régulièrement organisés par les NO TAV.

Erri De Luca, écrivain italien (4), dont l'œuvre est entièrement traduite en français, apporte son soutien à la population du Val de Suse en participant à des manifestations. Lors d'entretiens accordés au site web Huffington Post du groupe Espresso, en date du 1er septembre 2013 , Erri De Luca déclara : « [...] la TAV doit être sabotée. Voilà pourquoi les cisailles étaient utiles : elles servent à couper les grillages. Pas question de terrorisme […] elles sont nécessaires pour faire comprendre que la TAV est une entreprise nuisible et inutile […] les discussions du gouvernement ont échoué, les négociations ont échoué : le sabotage est la seule alternative […]. » (5).

Quatre jours plus tard, le 5 septembre 2013 Erri De Luca déclara à l'Ansa, équivalent de l'Agence France Presse, : « […] je reste persuadé que la TAV est une entreprise inutile et je continue à penser qu'il est juste de la saboter […] ».

C'est sur la base de ces propos que des agents de la Digos (Division investigations générales et opérations spéciales) de la préfecture de Rome viennent au domicile de Erri De Luca, le 24 février 2014, pour lui remettre un exemplaire de la notification de sa mise en examen « pour avoir, par plusieurs actions procédant d'une intention délictueuse unique, incité publiquement à commettre un ou plusieurs délits et infractions aux dépens de la société LTF SAS et du chantier TAV LTF situé à La Maddalena di Chiomonte (Province de Turin), zone d'intérêt stratégique national, aux termes de l'article 19 de la loi n°183/112. »

Cette mise en examen fait suite à une plainte déposée le 10 septembre 2013 auprès du parquet de Turin par la société Lyon-Turin Ferroviaire.

Dans son livre La parole contraire (6), page 25, Erri De Luca écrit : « Je suis inculpé pour avoir exprimé la nécessité de saboter une oeuvre stratégique pour l'État. Mais c'est une société privée, L.T.F. SAS, qui s'est portée partie civile. N'est-ce pas à l' État et son corps d'avocats de le faire ? ». […].

Aux pages 29 et 30, Erri De Luca précise : « Je revendique le droit d'utiliser le verbe « saboter », selon le bon vouloir de la langue italienne. Son emploi ne se réduit pas au sens de dégradation matérielle, comme le prétendent les procureurs de cette affaire. […] L'accusation portée contre moi sabote mon droit constitutionnel de parole contraire. Le verbe « saboter » a une très large application dans le sens figuré et coïncide avec le sens d' « entraver ».
Les procureurs exigent que le verbe « saboter » ait un seul sens. Au nom de la langue italienne et de la raison, je refuse la limitation de sens.
Il suffisait de consulter le dictionnaire pour archiver la plainte sans queue ni tête d'une société étrangère.
J'accepte volontiers une condamnation pénale, mais pas une réduction de vocabulaire. »

Erri De Luca encourt une peine de 1 à 5 ans de prison. Le 28 janvier 2015, le tribunal de Turin rendra son verdict.

À la page 35 de La parole contraire, Erri De Luca écrit : « Les témoins que je peux présenter sont ceux qui ont lu mes pages. Je ne dérangerai personne. S'ils le jugent bon, ils témoigneront par un geste, une signature, une lecture dans la rue. »

Ce 28 janvier 2015, je suis avec Erri, comme je le suis depuis 1989 lorsque fut publié, en Italie, son premier livre Non ora, non qui. Je suis l'une de ses témoins à travers toutes les pages, lues plusieurs fois, de tous ses livres. Les mots de Erri De Luca m'ont toujours incitée à chercher ce qui a le plus de valeur sur cette terre, notamment cela : « Je considère comme valeur l’eau économisée, la paire de chaussures réparée, se taire quand il le faut, accourir à un cri, demander la permission avant de s’asseoir, éprouver de la gratitude sans se souvenir pourquoi », extrait du poème Valore, Valeur, in le recueil Opera sull'acqua, Oeuvre sur l'eau.

Erri De Luca doit rester libre, pas pour écrire mais pour aller toujours plus haut.

Sur Arcobaleni, on peut (re)découvrir quelques textes de Erri De Luca :

Et le deuxième jour les eaux se rompirent.

Qui a étendu ses bras au large.

Devant les fontaines, les vieux à la file.

Le vacarme de trois choses.

Éloge des pieds.

Pour Marina.

(1) NO TAV Italia ou Ambiente Valsusa (sites en italien). Pour en savoir plus sur NO TAV, consulter ce lien (en français).

(2) NO TAV France (site en français).

(3) Lyon-Turin Ferroviaire, L.T.F. SAS.

(4) Erri De Luca.

(5) Huffington Post.

(6) Erri De Luca, La parole contraire, Gallimard, Paris, 2015, titre original La parola contraria.

Je suis avec Erri, io sto con Erri - 28/01/2015
Paris, manifestation contre le projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes, Filippo et ses ami-e-s du Val de Suse étaient présents, le 12 novembre 2011. Photographie : Patricia Tutoy.

Paris, manifestation contre le projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes, Filippo et ses ami-e-s du Val de Suse étaient présents, le 12 novembre 2011. Photographie : Patricia Tutoy.

Paris, manifestation contre le projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes, le 12 novembre 2011. Photographie : Patricia Tutoy.

Paris, manifestation contre le projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes, le 12 novembre 2011. Photographie : Patricia Tutoy.

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