Je ne suis pas un réfugié climatique, juste un déplacé de son habitat naturel sur qui on fait du pognon.

Peinard ? Ça dépend de l'état d'esprit des humains qui me rendent visite : d'une part, ceux qui approuvent l'existence des zoos, d'autre part, ceux qui désapprouvent mais qui y viennent pour les gosses ou bien pour tenir compagnie à une amie, comme c'est le cas de celle qui écrit aujourd'hui ma brève et triste histoire.

Bon, je complète ma question : peinard, dans cet endroit préfabriqué situé à l'ouest de la France, donc une zone pas franchement sous les glaces en hiver, et perturbé aussi par le réchauffement climatique dû aux activités humaines ?

Moi, je vivais sur un coin de l'Arctique canadien. Je suis père d'un ourson que je n'ai jamais vu. Sa mère, la plus belle ourse du Grand Nord, l'élève. Elle et moi ne vivions pas ensemble. Nous nous sommes choisis, accouplés pour procréer puis séparés. Je sais que l'ourson ne quitte pas sa mère d'une patte, j'étais pareil avec la mienne. Quand on est petit, il faut se planquer des individus mâles qui nous boulotteraient volontiers. Chaque jour, je m'organisais pour le ravitaillement en poissons, en petits et grands mammifères, en oiseaux, en baies, en racines et surtout en phoques. On appelle ça la chasse, pour se nourrir, et pas pour dézinguer les bestioles du coin pour le plaisir. J'étais un bon chasseur. Ici, au zoo, on me nourrit, c'est triste à mourir. Un matin, sur ma banquise, un troupeau d'humains se pointa avec tout le barda pour capturer l'un d'entre nous. On réussit à planquer les petits. Ils m'attrapèrent après trois heures de lutte acharnée. Ils utilisèrent le fusil anesthésiant, ces imbéciles, tant la tâche fut rude. Des lâches. Des brutes épaisses.

Et voilà, je me retrouve là, à tourner en rond, en va-et-vient incessants, signe d'un profond ennui. Faire le beau devant tous ces gens, c'est pas mon truc, alors je ne fais pas d'effort quand ils sortent l'appareil photo. Dans mes contrées lointaines et magnifiques, il n'y a presque personne, quelques équipes scientifiques aux missions nébuleuses sont posées là ; ça sort un peu des abris mais ça gèle sur place et ça râle. Et du coup ça rentre au chaud, rêvant de plages de sable fin avec palmiers, eaux turquoises et soleil allumé au maximum. Elles aussi connaissent les difficultés du déplacement de l'habitat naturel.

Patricia Tutoy, septembre 2014.

Je m'appelle Jojo et je vis au zoo

La Flèche, ours blanc, ursus maritimus, ou ours polaire, le 29 mars 2013. Photographie : Patricia Tutoy.

Je m'appelle Jojo et je vis au zoo
Je m'appelle Jojo et je vis au zoo

La Flèche, le 29 mars 2013. Photographies : Patricia Tutoy.

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