Quand on lit un livre de Jean Rouaud, on fait abstraction de tout, on s'enferme dans une pièce agréable, fraîche et lumineuse, comme un bout du monde, pour qu'aucune interférence vienne chahuter la lecture : voix de randonneurs sur le chemin de halage, avions de la patrouille de France, hélicoptères de sauvetage, bateaux avec des moteurs qui pétaradent car vieillots, jet-skis à fond la caisse sur le fleuve, pourtant interdits par arrêté préfectoral (mais tout le monde s'en fout, préfet, maire et compagnie : vendeurs des engins, conducteurs des mêmes, des riverains), là, près, sur et au-dessus de la Loire, et, sur la rive d'en face, jappements d'une meute de chiens ou moissonneuses-batteuses en action.

On éteint le téléphone portable et l'ordinateur pour éviter les intrusions. On ferme la porte d'entrée et les fenêtres. Bref, en un mot comme en six : silence, on lit du Jean Rouaud. Sa lectrice, une parmi d'autres, exige des conditions de lecture optimales, surtout pour ce livre-là, comme pour tous les autres du même, d'ailleurs, et d'autres auteurs, aussi.

On ne lit pas Jean Rouaud dans le train ou dans le bus. On ne le lit pas non plus en avalant un repas. Ni même au bistrot, encore moins assise sur un épi de Loire ou allongée sur l'herbe tendre de ce doux début de septembre, même pas dans un hamac du jardin. Jean Rouaud se lit au lit, la tête calée par des oreillers moelleux. Le reste n'existe plus, le temps poursuit sa fuite tandis que la lectrice suspend ladite fuite en plongeant dans l'histoire de Mariana et de Daniel, et dans celle de l'auteur soi-même qui intervient à propos de sa propre histoire. La lectrice, elle, suit les mots de l'auteur, les mots de Mariana, ceux de Daniel, mais aussi ceux du père de Mariana et de Madame Moineau, un savoureux personnage comme une bouée de sauvetage pour tous, lectrice comprise. Notre lectrice pense que tant l'auteur que ses personnages principaux ont mille raisons de se réjouir car même Yvonne Moineau avec son Raymond est au comble du bonheur de la vie. La lectrice se laisse porter par les mots de tout ce monde, comme une barque sur les flots tumultueux d'une Loire d'hiver, car elle sait qu'elle en fait partie aussi, en toute discrétion qu'oblige la lecture.

La lectrice fait des pauses pour réfléchir à la beauté de tous ces mots qui résonnent en elle, évidemment. Car la lectrice aimerait bien comme Mariana se retrouver à la gendarmerie de ce coin de Basse-Normandie pour déclarer un forfait et voir arriver, entre deux gendarmes, ce Daniel revêtu d'une combinaison de plongée, palmes comprises. Parce que notre lectrice préférerait voir son amour fagoté de caoutchouc plutôt que du coton de cette petite marinière à la Montebourg qui ne lui va pas du tout. Ça lui donne un air de militant socialiste en université d'été à La Rochelle, la semaine dernière. (Quand on sait que, finalement, ces militants socialistes-là n'ont pas fait la révolution des idées anti-libérales, on se dit qu'ils sont aussi vendus que le président de la République française et son gouvernement. Le grand soir, ce n'est pas pour demain matin).

La lectrice de Jean Rouaud n'a pas éteint le téléphone portable ni même l'ordinateur tandis qu'elle écrivait ce texte sur un cahier avec une encre bleue. Résultat : des intrusions ont perturbé sa rédaction. Donc, elle s'arrête là, pour permettre aux lectrices et lecteurs de ce « Merci, Jean Rouaud, pour ce moment » d'aller à la rencontre de La femme promise (Gallimard, Paris, 2009).

Patricia Tutoy, le 5 septembre 2014.

Bouchemaine, sur la Loire, le 20 juillet 2014 à 9h 31. Photographie : Patricia Tutoy.

Bouchemaine, sur la Loire, le 20 juillet 2014 à 9h 31. Photographie : Patricia Tutoy.

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