Dans les bagages des vacances, j'ai glissé un livre numérique, emprunté à la bibliothèque. Dans le jargon des spécialistes-en-tout-et-en-rien-et-surtout-sans-sens, on l'appelle « liseuse ». Je n'utilise pas ce terme pour désigner le livre numérique, préférant le réserver, comme Auguste Renoir, Jean-Honoré Fragonard, Henri Fantin-Latour ou Claude Monet, à celle qui accomplit l'acte de lire, tout comme son pendant masculin, le liseur. Cependant, il faut bien suivre les évolutions linguistiques qui découlent, dans ce cas, des évolutions technologiques : donc, la liseuse fut d’abord une lectrice, devint une lampe électrique pour le confort visuel de la lecture, pour désigner aujourd'hui le livre numérique. Soyons à la page avec les mots qu'on utilise pour éviter le mépris de celle ou celui qui pense que les nouveautés technologiques sont inévitables et vitales pour l'être humain. Laissons croire, ceux-là, que les objets sont le bonheur de la vie. C'est un autre sujet.

Revenons au livre numérique emprunté. C'est un Cybook Odyssey. Il contient cent œuvres. Je reviendrai sur le contenu et autres fantaisies dans la partie 2/2. Arrêtons-nous pour le moment sur les aspects techniques de l’outil avec son avantage et ses quatre inconvénients.

En début d'année, j'ai emprunté un livre numérique de marque Kobo dans l'une des trois bibliothèques où je suis abonnée, puis le Cybook Odyssey dans une seconde. De fait, je possède une bonne manipulation de l'objet.

J'ai effectué cet emprunt pour alléger les bagages d'été. Quand on sillonne la France, des Pays de la Loire au Languedoc-Roussillon en passant par la Bretagne, Poitou-Charentes et Midi-Pyrénées, en bus, en car et en train, on ménage son corps, et son esprit aussi (pas de risques de tomber en panne de lectures comme d'autres tomberaient en panne d'essence avec leur bagnole ou leur mobylette. On a prévu le rechargement électrique lors des étapes régionales). Voici précisé l’unique avantage du livre numérique.

Si les pérégrinations à travers ces belles régions françaises sont une odyssée fantastique tant dans la diversité des paysages et de la nature que dans des rencontres avec des autochtones, l’odyssée à travers les pages électroniques dudit livre numérique reste décevante et frustrante.

Premier inconvénient : finie l’utilisation de ces jolis marque-pages cartonnés recueillis dans des librairies, maisons d’édition, salons, expositions, bibliothèques, musées, fêtes du vin, etc., en France et à l’étranger, pendant ces quarante-six dernières années (devrais-je abandonner cette unique et remarquable collection ?).

Deuxième inconvénient : l’absence d’effets de pages. Avec un livre en papier et par fortes chaleurs comme celles de ce magnifique septembre 2014, on peut s’éventer quand on a oublié l'éventail sévillan à la maison.

Troisième inconvénient : pour aller d’une page à l’autre, on ne la tourne plus, on ne la sent plus entre ses doigts, on ne la respire plus, on ne l'entend plus, on appuie sur un bouton. Si l’on appuie trop longtemps, on peut passer de la page 4 à la page 18 en un tournemain, façon de parler bien entendu. Enfin, on ne fait plus de différences entre l'ordinateur, le smart phone, la tablette. Et quand on lit au lit, calée par des oreillers moelleux, on a le sentiment de coucher avec les nouvelles technologies. Mais, sur la sensation du feuilletage, veillent des Japonais.

Quatrième inconvénient : le rechargement, par l'électricité, du livre numérique cité passe par un câble USB que l’on doit absolument relier à un ordinateur, si on ne possède pas d'adaptateur (dans mon cas, non fourni par la bibliothèque). Et le pompon : si on ne possède pas d’ordinateur, on voit bien où on va. Enfin, avec ce quatrième inconvénient, je suis particulièrement vigilante, en tant que militante antinucléaire, à cet outil qui renforcerait ma dépendance à l’énergie nucléaire si je devais l’adopter. De plus, cela remettrait en question un mode de vie pensé, mis en œuvre quotidiennement et joyeusement assumé pour participer à la préservation de la planète, de la flore, de la faune et de l'espèce humaine.

Que ferais-je de mes dernières acquisitions (Yaourtière Yalacta et chargeur solaire pour le téléphone portable) ?

Pourquoi l’abandon du fer à repasser, l’achat de vêtements qui ne se froissent pas au lavage et l’allure fripée que je trimballe une fois sur deux ?

Pourquoi la non-possession ou la non-utilisation d’appareils électriques de type sèche-linge, machine à laver la vaisselle, raclette, pierrade, gaufrier, crêpière, cafetière (j’utilise des Bialetti sur le gaz), grille-pain, bouilloire, télévision, couteau électrique pour couper le rôti du dimanche, machine à pains, sèche-cheveux, jacuzzi, four à micro-ondes ?

Pourquoi aller dormir quand la nuit tombe et me lever avec le soleil (Autrement dit, vivre comme les poules) ?

Autant de réflexions qui font émerger un autre et grand danger dans le cerveau de la lectrice : la disparition des librairies indépendantes et des bibliothèques municipales avec de vrais livres. À Combourg, la librairie-galerie tient encore le coup mais à l'Isle-Jourdain, dans les fins fonds du Gers, la librairie-papeterie disparaît au profit d'une boutique de fringues...

Le livre numérique permet de ne plus opérer la coupe d’arbres comme c’est le cas pour le livre en papier, disent les soi-disant bien-pensants. Certes. Mais des arbres ça se plante. Des écrivains tels Jean Giono et Mario Rigoni Stern ont planté des arbres tout au long de leur vie et ont pris grand soin de l’environnement, tout comme le fait actuellement Erri De Luca, l’expliquant dans son dernier ouvrage Le tort du soldat. En tant que lectrice, j’ai moi-même planté quelques arbres et je poursuivrai pour avoir le plaisir de lire des livres imprimés sur du papier.

Patricia Tutoy, le 15 septembre 2014.

À suivre.

Combourg, le 10 septembre 2014. Photographie : Patricia Tutoy.

Combourg, le 10 septembre 2014. Photographie : Patricia Tutoy.

L'Isle-Jourdain, le 15 septembre 2014. Photographie : Patricia Tutoy.

L'Isle-Jourdain, le 15 septembre 2014. Photographie : Patricia Tutoy.

Retour à l'accueil