Tu errais sur le campo Santo Stefano, au milieu d'une horde de chats tous plus faméliques et pouilleux les uns que les autres. Je les ai vus avant de te voir. Ils étaient si nombreux et miaulaient à s'en décrocher la mâchoire. Ils étaient le signe d'une multitude grouillante encore plus importante de rongeurs. Je frissonnai de dégoût et de trouille. Je t'aperçus au moment où je traversais le campo à vive allure pour m'éloigner des bestioles, même de celles invisibles. Tu étais le seul être humain alentour. Tu mis ton bras délicatement sur le mur, puis tu posas la tête dessus. Tout aussi délicatement. Un beau geste que j'immortalisai à ton insu. Plus tard, au cours de la journée, après avoir fait connaissance, tu me demandas de t'en remettre un cliché. Peut- être le regardes-tu de temps en temps, quand la brume de mars enveloppe Venise ?
Je restai là à te regarder. Tu tins vingt minutes dans cette position. On entendait les seuls miaulements des chats, comme si c'étaient leurs dernières expressions avant un suicide collectif programmé. Tu ne bougeas pas pendant ces vingt minutes. J'étais assise par terre, adossée au mur d'en face. J'avais tout le temps du monde. Je cherchais à comprendre ce qui se mijotait dans ta tête. Plus tard, tu m'expliqueras tes désillusions face au monde en cours et à venir : les guerres ailleurs, la politique italienne, la mafia, le calcio, la mozzarella, le jambon de Parme et le parmesan trafiqués. Et le fascisme, toujours d'actualité, insidieux, silencieux, prétentieux, calamiteux, tout comme le capitalisme en cours. L'Homme ne tire aucune leçon de l'Histoire et construit l'avenir sur les mêmes bases du passé, dis-tu. Tu étais déjà désespéré à douze ans passés, comme j'avais pu l'être au même âge, vingt-deux ans plus tôt.

Nous nous promenâmes à travers les jardins de l'Arsenal. Tout était miteux : des parterres de fleurs sans fleurs, des arbres où des bourgeons dégénérés tentaient l'annonce du printemps, des poubelles publiques regorgeant de ces canettes rouges venues des États-Unis, des nuages en noir, gris et blanc, des cris de mouettes affamées, des signaux sonores de vaporetti qui sillonnaient la lagune pour larguer des touristes qui visiteraient la piazza San Marco, le quartier du Rialto, mais ne viendraient pas jusqu'à nous. Les touristes, en général, ne visitent pas l'Arsenal, précisas-tu.

Nous allâmes dans un bar pour réchauffer nos os. Au menu : cioccolata calda, avec la petite cuillère au garde-à-vous dans la tasse, cornetti et bomboloni alla crema. Un festin. Pendant ce temps-là, un photographe, dans sa boutique Kodak express, développait la pellicule extraite de mon appareil photo argentique. Tu étais impatient de voir le cliché. Moi aussi. C'était l'unique et s'il était raté nous décidâmes de ne pas le refaire. La simulation ne convenait ni à l'un ni à l'autre.

Nous allons droit dans le mur : voilà ce que je tente d'exprimer sur la photographie, donne-lui ce titre, conclus-tu, pendant que nous nous donnions un abbraccio.

Tu fus une belle rencontre, Domenico. Je pense souvent à toi dans cette Italie déglinguée, comme le sont aussi la France, l'Europe et le monde en général. En achevant ce texte, je pense aussi à Zohra et à Jackson. Tu les aurais aimés.

Patricia Tutoy, Dans un train, le 18 août 2014.

Venise, mars 1994. Photographie argentique numérisée : Patricia Tutoy.

Venise, mars 1994. Photographie argentique numérisée : Patricia Tutoy.

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