L'histoire que je raconte est vraie puisque je la publie aujourd'hui (1).

Ce récit est un témoignage. Je le partage pour qu'il soit utile à chacun-e. Oui, les hommes aussi sont concernés, s'ils accompagnent la vie d'une femme ou s'il leur arrive la même chose sur la prostate, par exemple.

Nous vivons dans un siècle où les mots précaution et sécurité sont utilisés de manière excessive, où notre humanité, nos émotions, nos sentiments, nos idées sont violés en permanence. Nous ne sommes plus considérés comme des êtres humains pensant et ressentant mais comme des corps sans âme, avec un porte-monnaie dans les poches, une carte Vitale et une carte de mutuelle (quand on a la chance de les posséder).

Le dépistage du cancer du sein, c’est neuf millions de femmes qui n’ont aucun symptôme, que l’on va chercher dans leur maison pour se faire dépister (2). En France, sont concernées les femmes âgées de 50 à 74 ans. Je fais partie de ce panel.

Le 24 juillet 2013, je réalisai une mammographie dans un centre d'imagerie médicale, quelque part en France. À l'issue de celle-ci, la médecin radiographe opéra un contrôle échographique. À l'issue de ce contrôle, un rendez-vous fut fixé pour un contrôle échographique complémentaire, dans les six mois.

Donc, le 16 janvier 2014, je me présentai au même centre d'imagerie médicale. Lors de ce deuxième contrôle échographique, concernant le seul sein droit, le diagnostic révéla que la masse suspecte est stable et mesure toujours 15 millimètres.

- Profitons de l'occasion, me dit la médecin, pour contrôler le sein gauche.

- D'accord, opinai-je.

- Oh oh, je constate la présence d'une masse de 9 millimètres, absente en juillet 2013 ! J'ordonne une biopsie mammaire pour le sein gauche, déclara-t-elle de manière péremptoire.

- Ah bon ? (Pourquoi une biopsie sur le seul sein gauche ? Pourquoi pas le droit, aussi ? pensai-je immédiatement).

Je me levai de la table de contrôle pour me rhabiller. La médecin s'affairait fébrilement pour plier mes dossiers et préparer la place pour la patiente suivante. Je notai cette activité effervescente. Et de fait, je m'habillai plus lentement.

- Pourriez-vous être plus rapide, s'il vous plaît ? J'ai d'autres rendez-vous.

- Oui, je fais comme je peux.

- Vous irez à l'accueil pour obtenir un rendez-vous afin d'effectuer une biopsie du sein gauche dans les jours qui viennent.

- Pourquoi le seul sein gauche ? Et pourquoi pas le sein droit aussi ?

- C'est moi qui décide ! Et puis vous savez, Madame, un cancer du sein, ça se soigne très bien !

- Comment pouvez-vous affirmer la présence d'un cancer puisque la biopsie n'est pas réalisée ?

- L'expérience, Madame.

- C'est un diagnostic un peu rapide, non ?

- Non non, mon expérience me permet d'affirmer cela.

- On verra les résultats de la biopsie. Il n'y a aucune raison que j'ai un cancer.

Je terminai de me vêtir et me présentai à l'accueil. Rendez-vous pris quatre jours plus tard pour la biopsie, je me retrouvai dans la rue, très dubitative face à la célérité des événements. J'allai me promener au bord de la rivière. Assise sur un banc, je me remémorai le rendez-vous avec la médecin. Tout était vraiment trop rapide.

La biopsie aurait lieu le lundi 20 janvier à 11h. Quatre jours étaient à ma disposition pour penser aux propos de la médecin radiographe et pour envisager la biopsie. Quatre jours pour spéculer.

Le lendemain, vendredi 17 janvier, en fin de journée, je pris une décision.

Le lundi matin, 20 janvier, je me présentai au médecin pratiquant des biopsies mammaires.

- Bonjour Madame. Alors voilà je vais pratiquer une biopsie sur votre sein gauche.

- Bonjour Monsieur. Oui, à ce propos, je souhaite ne pas réaliser la biopsie.

- Ben, euh, pourquoi ? Le médecin prit un petit bloc de papier sur lequel il dessina deux seins : voilà vos seins. Dans celui de gauche, il y a une masse suspecte. Je vais ponctionner un échantillon dans cette masse pour une analyse.

- Pourquoi ne pas réaliser aussi une biopsie sur le sein droit ?

- Ah mais moi je suis les conseils de ma collègue.

- C'est bien là le problème : les conseils de votre collègue préconisant une biopsie sur un seul sein.

À ce moment-là, le médecin abandonna son dessin de seins sur son bloc-notes et se jeta sur les divers clichés échographiques.

- En effet, il faudrait faire une biopsie sur chaque sein.

- Je décide de ne pas réaliser cette biopsie. Cette urgence que vous m'imposez ne me convient pas. Je rencontre mon médecin traitant ce mardi matin et je verrai pour la suite.

- Madame, vous auriez pu me prévenir, j'aurais organisé une rencontre pour converser ensemble. Devant votre refus, je perds une consultation.

- Peu importe, Monsieur, le destin de mes seins est aussi entre mes mains. Au revoir, Monsieur.

- Au revoir, Madame. J'adresse un courrier à votre médecin traitant.

- Bien.

Le lendemain, mardi 21 janvier, 8h 30, chez le docteur B., médecin traitant.

Je relatai « l'affaire ». Il étudia les clichés et me conseilla la biopsie des deux seins, par précaution. Il m'écouta aussi, attentivement. Il conclut que la rapidité des procédures du centre d'imagerie médicale avait heurté ma sensibilité et ma capacité de libre arbitre. J'acquiesçai. Nous prîmes rendez-vous pour le jeudi 6 février. Quinze jours pour réfléchir et décider.

Les quinze jours s'écoulèrent.

Jeudi 6 février, 8h 30, chez le docteur B., médecin traitant.

- J'ai réfléchi à partir de vos conseils, docteur. J'accepte de réaliser une biopsie mais pour chaque sein. Je souhaiterais aussi effectuer ces biopsies dans un autre centre d'imagerie médicale et recevoir les résultats de votre part, uniquement.

- Bien, Madame. Me laissez-vous prendre contact avec un confrère, le docteur M., et organiser l'examen avec lui ?

- Oui, parfait.

- Son assistante vous téléphonera pour fixer un rendez-vous.

- D'accord, Monsieur.

Quinze autres jours s'écoulèrent.

Jeudi 20 février, 17h 30, dans un nouveau centre d'imagerie médicale, avec le docteur M. qui réalisa les biopsies en expliquant les différentes phases au fur et à mesure du processus, de l'anesthésie locale à la ponction en passant par la stérilité du matériel médical et de la surface des seins. Avant de pratiquer les biopsies, il étudia attentivement les clichés et affirma qu'il s'agissait avant tout de fibro-adénomes bénins. Son diagnostic fut d'emblée rassurant, à l'inverse de celui de la médecin radiographe du premier centre d'imagerie médicale.

Une autre semaine s'écoula.

Jeudi 27 février, 8h 30, chez le docteur B., médecin traitant.

- Bonjour Monsieur.

- Bonjour Madame.

- Prenez place, s'il vous plaît.

- Oui, merci.

- J'ai reçu les résultats de vos biopsies mammaires : tout va bien, tant au sein droit qu'au sein gauche.

- C'est une bonne nouvelle. Je vous remercie, docteur. Je vous remercie aussi d'avoir pris en compte ma lenteur dans tout ce processus. Il était important pour moi d'avoir du temps pour réfléchir et avoir le sentiment d'être maîtresse de mon corps et du processus dans lequel une partie se trouvait engagée.

Jeudi 27 février, 15h, chez le docteur M., contrôle échographique pour vérifier l'existence ou pas d'hématomes internes ou d'abcès, suite aux biopsies.

Épilogue :

En juillet 2013, je n'ai pas pu produire les clichés de la précédente mammographie car égarés lors de déménagements successifs : une raison, parmi d'autres, de la précipitation des médecins du premier centre d'imagerie médicale.

Au nom du principe de précaution, l'urgence est une voie dans laquelle se précipitent des professionnels de la santé, sans prendre en compte l'être humain qui leur fait face, son rapport au temps, sa philosophie de vie, sa lenteur, son caractère, etc.

En janvier 2014, je n'ai pas averti ma famille et mes amis pour éviter toute inquiétude. Ce silence m'apporta une immense sérénité. Aujourd'hui, elles et ils sont informé-e-s puisque je publie ce texte.

Je remercie très chaleureusement les docteurs B. et M. d'avoir su écouter qui je suis.

Patricia Tutoy, le 27 février 2014.

(1) Un clin d'oeil à Boris Vian qui écrivit « L'histoire est entièrement vraie puisque je l'ai imaginée de bout en bout ».

2) Source.

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