Allez, connasse, lâche le morceau, exulta-t-il. Il était là face à moi, arrogant et sûr de lui. Il n'avait pourtant rien pour foutre la trouille. Mais je ne lâchais rien. Pas envie de lui faire plaisir à ce tocard. J'avais décidé de tenir le plus longtemps possible. C'était le 2 janvier, 5h 16. C'est arrivé si vite tout ça, plus l'effet de surprise, je n'ai pas eu le temps de me retourner, d'envisager une stratégie d'échappement. Je me retrouvais là, face à lui, ficelée comme un rôti de veau Orloff ou comme un paquet-cadeau de mauvais goût, c'est selon. C'est ce face à lui qui était pénible. Il était moche, très moche même. Il puait aussi. Il dégageait toutes les odeurs de toutes les turpitudes du monde. Je ne parvenais pas à définir à qui il ressemblait précisément, pourtant je l'avais déjà rencontré. Il faut que je ferme les yeux, peut-être mettrai-je un nom sur sa sale tronche. Mais non, c'était impossible de baisser les paupières, je le fixais, du style même pas peur ducon. Je n'écartais pas mon regard du sien. C'est lui qui, de temps en temps, lâchait le mien, en faisant le tour de la pièce après avoir jeté un coup d'oeil par la fenêtre. Pour vérifier que nous n'étions pas encerclés ? Par qui ? Je me demande bien. C'est le trou ici. La Loire devant nous, lui avec moi, le village derrière nous, abruti par les ripailles de la Saint-Sylvestre et roupillant du sommeil du juste, sans appréhender une seule seconde les difficultés de la nouvelle année. Aucune aide ne viendrait de nulle part. Sauf si l'homme de ma vie escalade de nouveau le mur. Au fait, il est où celui-là ? Je reviens, m'avait-il susurré en me pressant tendrement contre lui. Je reviens avec un bouquet de fleurs. S'il savait comme je m'en fous de son bouquet de fleurs. Lui seul suffit. Bref. Il faut que je cède, la phrase en boucle dans mon cerveau. Justement, voilà, la boucle est bouclée depuis minuit ce 1er janvier. Je n'ai pas envie de céder. C'est une question de principe. Mais bon, comme on le sait, les principes, aujourd'hui, tout le monde s'en fout. Sauf moi et quelques milliers d'autres. Retour à la case départ : lui, là, face à moi, un visage que j'exècre, composé de tous les visages d'un monde dont je ne veux plus. Alors, tu parles, pétasse ? Merde, lâchai-je enfin. Mon premier mot depuis des heures. Ah ben tu vois quand tu veux tu peux je sais que tu as de la voix je t'ai déjà entendue haut et fort dans la rue là-bas, dit-il d'une traite, sans ponctuation, surpris d'entendre ma voix. Mais tu vas cracher le morceau à la fin ? C'est pas compliqué quand même. Trois mots à prononcer d'une voix claire, intelligible et enjouée, c'est pas difficile ? Oui ? Non ? On va pas y passer le 2 janvier, merde ! Le 1er, ça suffit, tu crois pas ? Plus il parlait plus je le regardais, les yeux bien plantés dans les siens. Manifestation de mon désintérêt. Il détournait le regard parfois, comme gêné, parce que mes yeux ne cillaient pas. On va pas y passer l'année, éructa-t-il. Il fit demi-tour, se dirigea vers la table, attrapa un sac en plastique très en vogue dans les amap (1) pour y fourrer les légumes hebdomadaires et en tira un objet qui finit entre mes deux yeux. La vache ! Un Beretta .9 mm parabellum à 13 coups. Je vais finir en chair à saucisse. Après le rôti de veau Orloff, quelle destinée ! Je n'étais même pas impressionnée. Je regardai mon tortionnaire et tout à coup je vis défiler sur son visage le visage de toutes celles et tous ceux qui, depuis 40 ans, nous anéantissent : Pompidou Giscard d'Estaing Mitterand I et II Chirac Sarkozy Hollande Thatcher Merkel ... Et là, je fermai les yeux. Enfin, tu capitules, hurla-t-il. Dans tes rêves, gros con, pensai-je. Les yeux fermés je vis défiler mes camarades de luttes et toutes celles et tous ceux, anonymes, qui se battent pour un autre monde que celui qu'on nous propose depuis que le capital a pris le pouvoir sur nos vies. Demain, dans les luttes, pense à moi. Une pression du Beretta sur mon front. J'ouvris les yeux. Je rencontrai les siens. Oui, vraiment, il est très moche, mais je dois agir, ça me coûte quoi de prononcer les trois mots qu'il souhaite entendre. Allez, vas-y, dis-les et retourne dans la bataille, ne capitule pas, résiste ! Oui, bon, d'accord, je vais les prononcer ces trois mots à la con. Mais, quand même, si nous étions plus nombreux dans la bataille ils auraient du sens ces trois mots-là, non ? Allez, je me lance, qu'on en finisse. Bonne année 2014 !

Patricia Tutoy, le 2 janvier 2014, 7h 51.

Merci :

- à toutes celles et à tous ceux que je rencontre dans des luttes depuis au moins trente ans,

- à Jean Echenoz, Pierre Lemaitre, Javier Marías, Jean Rouaud et HK et Les Saltimbanks,

- aux abonné-es de ce blog, aux visiteuses et visiteurs fidèles ou de hasard.

(1) Amap : association pour le maintien d'une agriculture paysanne.

Note aux lectrices et aux lecteurs : ce texte est une fiction. Quoique. Devant une difficulté à souhaiter la bonne année, tant sur le blog que dans la vie réelle, j'ai imaginé cette histoire. [Ajout du 4 janvier 2013].

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