[…] Ne fût-ce qu'à cause de ces deux-là, le pou, le rat, obstinés et précis, organisés, habités d'un seul but comme des monosyllabes, l'un et l'autre n'ayant d'autre objectif que ronger votre chair ou pomper votre sang, de vous exterminer chacun à sa manière – sans parler de l'ennemi d'en face, différemment guidé par le même but –, il y avait souvent de quoi vous donner envie de foutre le camp.

Or on ne quitte pas cette guerre comme ça. La situation est simple, on est coincés : les ennemis devant vous, les rats et les poux avec vous et, derrière vous, les gendarmes. La seule solution consistant à n'être plus apte, c'est évidemment la bonne blessure qu'on attend faute de mieux, celle qu'on en vient à désirer, celle qui (voir Anthime) vous garantit le départ, mais le problème réside en ce qu'elle ne dépend pas de vous. Cette bienfaisante blessure, certains ont donc tenté de se l'administrer eux-mêmes sans trop se faire remarquer, en se tirant une balle dans la main par exemple, mais en général ils ont échoué : on les as confondus, jugés puis fusillés pour trahison. Fusillé par les siens plutôt qu'asphyxié, carbonisé, déchiqueté par les gaz, les lance-flammes ou les obus des autres, ce pourrait être un choix. Mais on a aussi pu se fusiller soi-même, orteil sur la détente et canon dans la bouche, une façon de s'en aller comme une autre, ce pouvait être un deuxième choix.

Une troisième solution serait trouvée par Arcenel, sans qu'il l'eût d'ailleurs vraiment choisie, sans préméditation mais sous l'effet d'une impulsion : juste un état d'âme, produisant en chaîne un moment d'humeur puis un mouvement. […].

Jean Echenoz, 14, Les éditions de Minuit, 2012, pp. 93-95.


Pour tout le reste, on peut lire l'intégralité du roman de Jean Echenoz [1]. On peut aussi regarder le film de Stanley Kubrick, Paths of Glory, Les sentiers de la gloire (1957, 1h28) [2]. Enfin, Il faut lire le roman, Au revoir là-haut, de Pierre Lemaitre (2013) [3]. Trois points de vue sur cette grande boucherie patriotique que fut la Première Guerre mondiale (1914-1918).

[1] Jean Echenoz.

[2] Stanley Kubrick.

[3] Pierre Lemaitre.

Rassy (Aisne), au cimetière, le 1er janvier 2013. Photographie : Patricia Tutoy.

Rassy (Aisne), au cimetière, le 1er janvier 2013. Photographie : Patricia Tutoy.

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